Communiqué de presse — Mouvement lycéen à Bordeaux

COMMUNIQUÉ DE PRESSE · 25 octobre 2026 · Observatoire Girondin des Libertés Publiques


Selon la préfecture, le 17 octobre 2026, 260 policiers ont été mobilisés à Bordeaux, appuyés par 60 gendarmes départementaux, deux engins lanceurs d’eau et deux véhicules blindés de la gendarmerie (centaures).

L’UD CGT et la FSU 33 ont déclaré en préfecture une manifestation pour 13h (Place de la Victoire à Place de la Bourse). Ils ont également déclaré un rassemblement de 14h à 16h Place de la Bourse. Environ 30 000 personnes ont manifesté,100.000 personnes selon la CGT, 7.000 selon la préfecture.

Dans ce contexte, deux équipes de l’Observatoire Girondin des Libertés Publiques ont observé les pratiques policières le 17 octobre 2026. Nous étions présent.es principalement sur la place Pey Berland, cours d’Alsace-Lorraine, cours Pasteur, cours Victor Hugo, place de la Victoire, rue Sainte-Catherine et sur les quais.


Un rassemblement empêché avant son commencement

Lors de la manifestation place de la Victoire prévue pour 13h, l’Observatoire constate l’absence totale de forces de l’ordre aux alentours de la place. Celles-ci sont normalement censées sécuriser le cortège et bloquer les rues aux automobilistes. C’est une voiture de la sécurité de TBM qui ouvre la voie en tête de cortège.

L’Observatoire s’inquiète de l’usage de grenades lacrymogènes dès 13h43 sur la Place de la Bourse face à une foule calme. Le rassemblement était prévu pour 14h, de nombreux cortèges étaient encore en train d’arriver.

La seule sommation observée se déroule à 13h50 par la compagnie de CRS postée en ligne parallèle à la Garonne, juste devant la rue Esprit-des-Lois. Cette sommation est à peine audible, même pour les personnes à proximité directe des CRS. Elle est combinée avec un signal visuel mais, à part un léger bruit de détonation, aucune trace de fumigène rouge n’est visible contrairement à ce que prévoit le Code de la sécurité intérieure1. Par ailleurs, ce type de sommation est souvent peu compris comme tel car peu connu des manifestant.es.

L’équipe d’observation note qu’à 13h53, juste après la deuxième salve de grenades lacrymogènes, un CRS rigole et s’exclame « Excellent, j’adore ! ».

Cet usage de la force avant 14h00 sur le quai Richelieu a créé des tensions et de la panique parmi les personnes présentes à cet endroit.

À partir de 14h certains groupes de manifestant.es se dispersent dans les rues parallèles du quai Richelieu, tandis qu’au même moment d’autres manifestant.es arrivent encore pour participer au rassemblement sur la Place de la Bourse. Pendant que la place est abondamment gazée, d’autres forces de l’ordre forment des barrages dans les rues adjacentes et empêchent les personnes de rejoindre la place et le rassemblement. Cette volonté persistante d’empêcher les manifestant·es de se rejoindre aboutira à la création de deux groupes massifs : l’un côté Place de la Bourse, l’autre porte de Bourgogne, piégeant un escadron de CRS au milieu des voies de tram qui mettra une heure (de 14h49 à 15h48) à se replier. Cette position prolongée et intenable aura causé un usage massif de grenades. Des affrontements ont lieu avec les forces de l’ordre et plusieurs camions de CRS sont dégradés.

Les observateur·ices n’observent aucune tentative de désescalade voire au contraire un choix de dispositif qui n’a fait qu’augmenter les tensions avec les manifestant.es.

L’usage de la force n’a pas paru proportionné ni nécessaire de nombreuses fois.

Un usage massif et généralisé de la force

Lors du point presse du dimanche 18 octobre, la préfète Sophie Brocas témoigne que 4 400 grenades lacrymogènes ont été utilisées2. Nous avons effectivement observé un usage massif de ces grenades saturant l’air sur le quai Richelieu, le Cours Victor Hugo, le Cours d’Alsace-Lorraine, la Place du Parlement et la Place Pey-Berland, touchant de manière indiscriminée toutes personnes présentes dans l’espace public.

Par exemple, entre 13h43 et 15h, les tirs de grenades lacrymogènes se font quasiment en continu quai Richelieu. Certains tirs ne semblaient se justifier que par la présence de groupes de personnes, parfois même clairsemés, et quelles que soient leurs actions (voire inactions).

À 16h50, une manifestante se réfugie chez elle pour échapper aux lacrymogènes. Elle doit redescendre rapidement dans la rue ; son hall d’immeuble et son appartement sont saturés en gaz.

En plus de l’observation d’un usage banalisé des grenades à effet lacrymogène sur la foule le 17 octobre, nous avons constaté un usage massif de grenades explosives mutilantes dont des GM2L, des GENL, des ASSD et des GL304. Certains lancements de grenades explosives tombaient aux pieds des personnes ou directement dans la foule. Certains lancements étaient faits en cloche et non roulés au sol, augmentant le risque de blessures à la tête. Il faut rappeler que ces grenades sont susceptibles de provoquer des mutilations graves3.

Des tirs tendus aux lanceurs Cougar ont aussi été observés par nos équipes4.

De multiples tirs de LBD ont aussi été observés.

Deux véhicules blindés de la gendarmerie (Centaures) étaient présents pour appuyer le maintien de l’ordre ce jour-là. Nous avons pu observer qu’ils étaient équipés de lanceurs 12 coups dont nous avons constaté l’usage pour le tir de grenades lacrymogènes5. Des canons à eau ont également été utilisés contre les manifestant.es dès 14h26.

Il faut préciser que plusieurs des équipements utilisés le 17 octobre contre la population sont classés comme matériels de guerre6.

De nombreuses victimes parmi les manifestant.es et les passant.es

L’usage de la force a mis en danger un très grand nombre de personnes et les observateur.ices ont pu observer plusieurs blessé.es graves. Les pompiers ont pris en charge 11 civil.es, dont un homme de 19 ans transporté en urgence absolue au CHU de Bordeaux7.

Plusieurs blessures observées par les équipes seraient dues à des grenades explosives :

  • une personne avec une blessure grave aux doigts constatée Place Pey-Berland,
  • une personne blessée à la cuisse Place Pey-Berland,
  • une personne blessée à la tête.

Les street medics nous ont aussi rapporté avoir pris en charge une personne avec des morceaux de grenade dans les chairs. Une vidéo nous est parvenue d’une blessure grave au mollet, survenue rue Moulinié.

Par ailleurs, deux blessures recensées à la tête seraient dues à des tirs tendus de grenades lacrymogènes.

Plusieurs personnes ont été constatées avec des contusions à la suite de tirs de LBD. Un street medic a signalé une personne avec un saignement important au niveau de la bouche à la suite d’un tir tendu de LBD dans les dents.

Nous avons également observé tout au long de la journée des personnes irritées par les gaz lacrymogènes. Plusieurs enfants, notamment en bas âge, ont été exposés à ces gaz.

Enfin, une arrestation place Rohan a été observée durant laquelle un CRS écrasait avec son genou le cou d’une personne, créant un risque d’étouffement.

Nous n’avons pas accès au recensement complet des blessé.es ce jour-là ni aux éventuelles séquelles.

Des entraves à répétition

Tout au long de l’observation, plusieurs entraves à notre mission d’observation sont à déplorer. Elles s’ajoutent aux témoignages recueillis précédemment par nos équipes de la part de journalistes, elles et eux aussi considérablement gêné.es dans l’exercice de leur profession.

Les équipes d’observation sont encore trop souvent empêchées de traverser les barrages filtrants alors que leur statut d’observateur·ice, explicitement rappelé par le Conseil d’État8, leur permet d’exercer librement leur mission d’information, même lors de la dispersion d’un attroupement.

Par exemple, lors d’une interpellation, un CDI, armé d’une gazeuse à main et essayant d’empêcher l’équipe de filmer, dit à celle-ci de « pas trop près parce qu’à chaque fois vous êtes dans nos pattes » alors que les observateur.ices sont à distance. Elles sont aussi prises pour cible d’intimidations à divers degrés de gravité.

L’entrave la plus grave s’est déroulée à 18h05, place Pey-Berland.

L’équipe d’observation était postée place Pey-Berland, à hauteur du kiosque à journaux et documentait, à distance d’un groupe de CRS, le fait que le porteur de LBD, arme de catégorie A2 (matériel de guerre) et possiblement létale9, ne portait pas son RIO. L’agent porteur de LBD a alors mis en joue et visé avec son arme l’observateur qui filmait. Pour ne pas rester dans sa ligne de visée et ne pas gêner une éventuelle intervention, l’équipe s’est abritée derrière le kiosque, d’où elle a poursuivi l’observation.

Une charge a immédiatement suivi. Le porteur du LBD s’est dirigé directement vers l’observateur au téléphone et l’a bousculé, faisant tomber son téléphone au sol. Au moment où il s’est baissé pour le ramasser, le CRS a alors écrasé le téléphone, puis lui a donné un coup de pied qui l’a projeté à plusieurs mètres, en criant « Dégage ».

L’observateur a levé les deux mains en l’air, en évidence, en déclarant : « Observateur, LDH ». L’agent a répondu de nouveau « Dégage ». Tout en gardant la main droite sur la détente de son lanceur, il a asséné de la main gauche un violent coup à la tête de l’observateur, qui l’a fait chuter au sol. Il a été sonné par la violence du coup et la mission d’observation a été interrompue le temps que l’observateur recouvre ses esprits.

Frapper un·e membre de l’Observatoire dans l’exercice de sa mission n’est pas tolérable et une plainte a été déposée auprès du procureur. Par ailleurs, l’Observatoire alerte sur le fait que des LBD sont mis entre les mains de fonctionnaires qui visiblement font preuve d’un manque de sang-froid et ne portent pas de RIO10.


1 Article R.211-11 du Code de la sécurité intérieure

2 https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-gironde/mobilisation-du-17-octobre-a-bordeaux-rien-ne-peut-legitimer-une-telle-violence-denonce-le-maire-5678680

3 https://www.streetpress.com/1792507197-centaines-videos-dizaines-blesses-effarant-bilan-week-end-violences-policieres-manif-crs-repression/

4 https://maintiendelordre.fr/lanceur-cougar-56mm/

5 Système de masquage de calibre 56 mm – TR Equipement. Leur portée de 50 à 200 m et la saturation de zone conviennent à des terrains ouverts. Dans les ruelles du vieux Bordeaux, le gaz ne se disperse pas : il stagne et se concentre et génère plusieurs situations dangereuses :

  • Pas d’échappatoire. Disperser une foule suppose de lui laisser une issue. Une salve de douze grenades peut bloquer plusieurs rues d’un coup, ce qui crée des mouvements de panique et des risques d’écrasement.
  • Impossible de cibler. Une salve touche indistinctement manifestants pacifiques, passants, riverains et enfants. Le principe juridique de proportionnalité exige au contraire une riposte graduée et individualisée.
  • Les riverains exposés. Le gaz pénètre dans les logements, les commerces et les cages d’escalier. Les personnes vulnérables (asthmatiques, personnes âgées, nourrissons) sont touchées sans participer à la manifestation.
  • Rebonds et tirs tendus. Entre des façades proches, les palets peuvent ricocher ou partir à hauteur d’homme, avec un risque de blessure directe.

6 Cf. article R.311-2 du Code de la sécurité intérieure

7 https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-gironde/mobilisation-du-17-octobre-a-bordeaux-rien-ne-peut-legitimer-une-telle-violence-denonce-le-maire-5678680

8 Dans son arrêt du 10 juin 2021, le Conseil d’État annule l’obligation faite aux journalistes d’obéir aux ordres de dispersion en se plaçant hors des manifestants appelés à se disperser. Il rappelle qu’ils doivent pouvoir continuer d’exercer librement leur mission d’information, même lors de la dispersion d’un attroupement, et précise qu’il en va de même pour les observateurs indépendants.

9 Le fabricant du LBD, Brügger & Thomet, précise dans sa notice qu’il s’agit d’une arme « à létalité réduite ». Cette nuance compte : le risque de mort est réduit, pas exclu, en particulier en cas de tir à courte distance ou à la tête. Le Défenseur des droits, dès son rapport du 10 janvier 2018, recommandait d’interdire les LBD dans les opérations de maintien de l’ordre, car dans une foule groupée et mobile, le point visé n’est pas forcément le point touché ni la personne visée celle atteinte. Il a réitéré cette recommandation dans un rapport de 2022.

10 Le port du RIO (référentiel des identités et de l’organisation) n’est pas une faculté laissée à l’appréciation des agents : c’est une obligation réglementaire, prévue par le code de déontologie de la police et de la gendarmerie (art. R. 434-15 du code de la sécurité intérieure) et précisée par un arrêté du 24 décembre 2013, qui impose son port visible sur l’uniforme ou le brassard. Le Conseil d’État lui-même a constaté que cette obligation n’avait pas été respectée à plusieurs reprises, notamment lors d’opérations de maintien de l’ordre, et a qualifié ces faits de manquements aux dispositions réglementaires ; le 11 octobre 2023, il a enjoint au ministère de l’Intérieur d’en garantir une meilleure lisibilité, les sept chiffres actuels, hauts de 7,6 mm, étant jugés insuffisamment lisibles. Les conséquences de ce non-respect sont concrètes : à Lille, après le soir du second tour des législatives du 7 juillet 2024, l’enquête de l’IGPN concluait à des violences injustifiées attribuées à des agents de la BAC, la victime ayant subi 30 jours d’ITT, mais l’affaire a été classée sans suite faute d’identification des policiers mis en cause. Comme le rappellent la LDH, l’ACAT, le SAF et le Syndicat de la magistrature, le RIO n’est pas une option mais une garantie démocratique.

Communiqué de presse — Mouvement lycéen à Bordeaux

12 octobre 2026

L’Observatoire girondin des libertés publiques (OGLP) avait missionné six équipes se relayant les vendredi 2, lundi 5, mardi 6, mercredi 7 et jeudi 8 octobre 2026 pour documenter le maintien de l’ordre lors des manifestations lycéennes.

Avant la rédaction finale des rapports, l’Observatoire alerte sur les aspects problématiques constatés. Au-delà du respect réglementaire et professionnel des unités impliquées, il s’inquiète particulièrement de l’intégration de la BAC aux dispositifs, de l’usage disproportionné des grenades lacrymogènes et des entraves aux journalistes.

La BAC au sein du dispositif

L’Observatoire s’inquiète de la présence intégrée des agents de la BAC (Brigade anti-criminalité) au sein des dispositifs. Les observateur·ices constatent qu’un ou plusieurs agents de la BAC sont intégrés dans chaque groupe des sections de CDI (Compagnie départementale d’intervention). Outre le fait que leur tenue soit siglée conformément aux dispositions réglementaires récentes (ce qui n’est pourtant pas toujours le cas sur le terrain), les agents de la BAC observés cette semaine se reconnaissent au fait qu’ils dissimulent fréquemment leur visage à l’aide d’une cagoule1 et qu’aucun RIO2 n’est visible sur leur tenue.

Le port de la cagoule n’est pas autorisé dans le cadre du maintien de l’ordre ; le port du RIO est en revanche obligatoire dès que ces agents participent à une intervention, en sus d’un brassard « Police » orange. Ce comportement empêche l’identification de l’agent, réduisant les chances de réussite de poursuites judiciaires si celui-ci venait à avoir un comportement illégal. Rappelons que de nombreuses plaintes auprès de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) et de l’IGGN (Inspection générale de la gendarmerie nationale) sont classées sans suite par le parquet pour absence d’identification des personnes mises en cause3.

D’autant que les observations permettent de faire état de comportements problématiques et répétés de la BAC.

Mardi 6 octobre — Hôpital Saint-André

En marge de la manifestation, sur les marches de l’hôpital Saint-André, une équipe d’observateur·ices a recueilli trois témoignages distincts et concordants. Sont décrits des comportements violents de plusieurs membres de la BAC en civil, non identifiables. Le mode opératoire décrit toujours deux ou trois policiers, une ou deux personnes isolées dans un endroit peu fréquenté. De l’intimidation jusqu’au plaquage au sol et aux coups, fouille du téléphone, le tout sans aucune explication préalable ni raison apparente.

Mardi 6 octobre, 16 h 29 — Place de la Victoire

Trois véhicules de la BAC s’engagent à plusieurs reprises sur la place piétonne de la Victoire pour y décrire des cercles à vive allure au milieu des manifestant·es pacifiques, créant un mouvement de foule et un début de panique. Ils se retirent un court moment de la place, puis reviennent la traverser à vive allure à deux reprises. Présente sur place au moment des faits, l’équipe d’observation constate que ces véhicules sont banalisés et que rien n’indique de l’extérieur qu’il s’agit d’agents de la BAC.

Jeudi 8 octobre, 18 h 03 — Place de la Victoire

Sur cette même place, ces mêmes véhicules procèdent de façon identique : ils s’engagent à vive allure au milieu de la foule, créant un affolement. L’un des véhicules percute une jeune femme dont les observateur·ices ont pu constater les hématomes. Une autre personne est interpellée brutalement, selon les témoignages4. C’est à ce moment-là seulement que les manifestant·es peuvent en déduire qu’il s’agit de policiers de la BAC. Après l’interpellation, les voitures se retirent sur la chaussée puis reviennent intimider la foule, pourtant toujours calme, en la traversant à vive allure.

Ce comportement dangereux n’a pas d’explication rationnelle compte tenu du contexte.

Le fait même que la BAC participe intégralement au maintien de l’ordre prouve par les faits que le ministère de l’Intérieur considère la manifestation lycéenne comme une activité criminelle nécessitant la présence constante de cette unité spéciale.

La saturation des espaces publics avec des gaz lacrymogènes

De trop nombreux tirs ou lancers de grenades lacrymogènes ont conduit à saturer l’espace public en gaz CS (chlorobenzylidène malononitrile). Rappelons que ce gaz ne se limite pas à l’irritation des voies respiratoires, des yeux et de la peau. À forte concentration, il peut provoquer un bronchospasme, une détresse respiratoire aiguë et, dans les cas graves, une pneumopathie chimique ou un œdème pulmonaire5. Celui-ci peut survenir avec un délai de plusieurs heures, nécessitant une surveillance médicale après une exposition massive. L’Observatoire n’a ainsi pas les moyens de prendre connaissance des conséquences à moyen terme de ces gazages sur les personnes exposées.

L’Observatoire constate lors des derniers événements l’usage massif et indiscriminé de grenades lacrymogènes. Cette pratique sort de l’usage strictement réglementaire et déontologique.

Jeudi 8 octobre — Cours Victor-Hugo et abords de l’école Barbey

Des saturations sont survenues à 15 h 44, 15 h 52 et cours Victor-Hugo à 16 h 02, où les observateur·ices, pourtant protégés des effets du gaz par leur équipement spécial, ont dû interrompre l’observation cinq minutes à cause de fortes douleurs oculaires, de sensations de brûlure cutanée et de difficultés respiratoires6. À 16 h 10, des parents venus chercher leurs enfants et des personnels périscolaires ont été exposés à des gaz lacrymogènes tirés aux abords de l’école Barbey de Bordeaux.

Jeudi 8 octobre, 16 h 23 — Place André-Meunier

Des tirs nourris de grenades lacrymogènes ont couvert le périmètre du parc. Ils ont été interrompus lorsque les forces de l’ordre ont constaté, après une dizaine de minutes, la présence de poussettes, puis l’existence d’une aire de jeux pour enfants à proximité. Les observateur·ices ont assisté aux remontrances adressées aux policiers par un père dont l’enfant en poussette subissait les conséquences du gaz7.

Jeudi 8 octobre, 19 h 05 – 19 h 21 — Place de la Victoire

Une des trois salves de grenades tirées en cloche à l’aide de lanceurs Cougar par une section de CRS a visé la terrasse du bar Le Grizzly, créant un mouvement de panique et précipitant les personnes aveuglées sur la chaussée8. Des palets sont entrés à l’intérieur du bar et ont saturé la cave en lacrymogène, provoquant des malaises chez les personnes présentes. C’est le scénario le plus dangereux, car le gaz ne se dilue pas et les personnes ne peuvent pas s’éloigner de la source9. Les street-medics eux-mêmes ont été gênés dans leur intervention à l’intérieur de l’établissement par la saturation en gaz.

Des sommations pas toujours effectuées

Des deux équipes en observation le 6 octobre, la première n’a pas entendu de sommation avant les tirs de grenades lacrymogènes10. La seconde, proche d’une escouade, n’a pu distinguer ce qui était énoncé dans le porte-voix. Dans tous les cas, les équipes de l’Observatoire n’ont observé aucune sommation conforme aux règles en la matière. Rappelons que si les sommations ne sont pas audibles, les forces de l’ordre disposent de fusées rouges leur permettant d’accompagner les sommations sonores d’un signal visuel. Ces signaux n’ont pas été constatés par les équipes d’observation ce jour-là.

Le jeudi 8 octobre, il y a eu, à la connaissance de l’Observatoire, dix salves de grenades lacrymogènes tirées dans l’après-midi et la soirée. Seules deux fois trois fusées de sommation ont été observées, à 19 h 03 et 19 h 25 sur la place de la Victoire, suivies de quatre salves de grenades lacrymogènes.

Pour les sept autres salves de l’après-midi, il n’y avait, la plupart du temps, pas de violences à l’encontre des forces de l’ordre. De même, des salves ont été tirées alors que les manifestant·es étaient déjà en mouvement : il n’y avait donc pas lieu de tirer des grenades pour les disperser.

Les journalistes et observateurs entravés lors des interventions policières

Le mardi 6 octobre, lors d’une interpellation à 16 h 51, une des équipes a pu observer un agent de la CDI empêcher une journaliste de s’approcher pour prendre des images11. Au-delà de simplement l’en empêcher, cet agent a eu une attitude menaçante à son égard, bombant le torse et se collant à elle pour la faire reculer en lui parlant sur un ton menaçant. La journaliste se contentait, elle, de rappeler son droit à l’information.

Sur les onze interpellations qui ont eu lieu le jeudi 8 octobre à Bordeaux, l’Observatoire a été témoin direct de trois d’entre elles. À 17 h 03, un journaliste qui voulait filmer une interpellation a été repoussé par un coup de bouclier d’un policier cagoulé de la CDI. L’observateur qui filmait une interpellation a lui aussi reçu un coup sur la main visant à faire tomber volontairement son appareil au sol.


Notes

1. Le SNMO (Schéma national du maintien de l’ordre) rappelle que le port de la cagoule est proscrit pour les personnels des unités intervenant en maintien de l’ordre (point 2.7.2). En 2020, le Défenseur des droits a adressé au ministre de l’Intérieur des recommandations sur le maintien de l’ordre et s’est opposé au port de la cagoule pour les policiers en civil. ↩

2. RIO, acronyme de Référentiel des identités et de l’organisation. L’article R. 434-15 du Code de la sécurité intérieure, issu du code de déontologie commun à la police et à la gendarmerie, et l’arrêté du 24 décembre 2013 imposent le port du numéro RIO. De plus, la jurisprudence de la CEDH (Cour européenne des droits de l’Homme) exige que les agents de l’État auteurs de violences puissent être identifiés pour que l’enquête soit effective. L’absence d’identification est donc analysée comme une atteinte possible aux articles 2 et 3 de la Convention. ↩

3. Il n’existe malheureusement pas de statistiques officielles, à la connaissance de l’Observatoire, sur les classements faute d’identification. Il existe en revanche de nombreux cas médiatisés, comme celui d’un adolescent de 15 ans, qui ne participait pas à la manifestation des Gilets jaunes, et qui a eu la mâchoire brisée par un tir de LBD en janvier 2019. La plainte a été classée en raison de l’impossibilité d’identifier le policier tireur. ↩

4. L’équipe d’observation était à distance de l’interpellation au moment des faits et n’en est pas témoin directe. ↩

5. Voir : France Culture — Une étude dénonce les dangers à long terme du gaz lacrymogène ; Manuel MSD — Lésion par inhalation de gaz irritant. ↩

6. Une exposition prolongée ou à forte dose peut provoquer des lésions de la cornée, des brûlures chimiques de la peau (surtout sur peau humide ou par temps chaud) et des dermatites. Les grenades elles-mêmes, qui fonctionnent par combustion, peuvent causer des brûlures ou déclencher des incendies au contact de matériaux inflammables. ↩

7. Les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes et les personnes souffrant de maladies cardiaques supportent moins bien l’exposition. Le stress et l’effort respiratoire peuvent déclencher des troubles du rythme cardiaque ou décompenser une pathologie existante. ↩

8. Le nuage réduit la visibilité, empêche de garder les yeux ouverts et désoriente. Cela augmente les risques de chute, de piétinement, d’accident de circulation, et gêne aussi l’intervention des secours. ↩

9. Plusieurs drames l’illustrent. En Égypte, en 2013, 37 détenus sont morts asphyxiés après un tir de lacrymogène dans un fourgon cellulaire fermé. ↩

10. D’après le Code de la sécurité intérieure (articles R. 211-11 et L. 211-9) et l’instruction du 27 juillet 2017 relative à l’usage et à l’emploi des armes de force intermédiaire dans les services de la police nationale et les unités de la gendarmerie nationale, le tir de grenades lacrymogènes à l’aide de lanceurs (Cougar, Cobra ou autres) se justifie soit :
1) en vue de la dispersion d’un attroupement, après sommations ;
2) en cas de violences ou de voies de fait exercées contre les forces de l’ordre, ou si elles ne peuvent défendre autrement le terrain qu’elles occupent — dans ce cas sans sommations. ↩

11. Le SNMO précise que « la présence des journalistes lors des manifestations revêt une importance primordiale […] Il est donc impératif de protéger le droit d’informer, pilier, comme le respect de l’ordre public, de notre démocratie. À cet égard, la sécurité physique des journalistes doit être garantie. » ↩

Manifestations lycéennes : appel à témoignages

La répression policière qui frappe le mouvement lycéen a franchi un seuil critique. On dénombre déjà des blessures graves, comme une mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône par un tir tendu de lance-grenade, un œil perdu à Tours après un tir de LBD, une main arrachée par l’explosion d’une grenade de désencerclement à Lens. Des mineur·es sont matraqué·es et gazé·es, les interpellations sont massives : 8 000 en moins de quinze jours. La doctrine de maintien de l’ordre initiée par le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, inspirée du « Guide opérationnel des violences urbaines » (Govu), traite les jeunes en ennemis intérieurs. Cette doctrine attise les tensions aux abords des établissements et bafoue les libertés fondamentales garanties par la Constitution, la CEDH et la Convention internationale des droits de l’enfant.

Face à cette situation, les équipes d’observateur·ices de l’OGLP se relaient chaque jour sur le terrain des mobilisations lycéennes et étudiantes. Elles observent et documentent de manière rigoureuse et indépendante les pratiques de maintien de l’ordre : les dispositifs déployés, l’usage des armes, les interpellations, les nasses et les entraves à la liberté de manifester. Ce travail permet de constituer des éléments factuels qui pourront étayer les saisines des autorités de contrôle et nourrir le débat public sur le respect des libertés fondamentales.

Si vous avez été témoin de violences policières contre des manifestant·es, votre témoignage est précieux. Vous pouvez envoyer vos vidéos et photos en priorité à contact@oglp.org, en précisant si possible la date, l’heure et le lieu des faits. Vous pouvez aussi en second lieu contribuer à la constitution d’un rapport national en remplissant le formulaire disponible à cette adresse : https://enquete.ldh-france.org/436892?lang=fr&newtest=Y.

Chaque témoignage compte pour faire la lumière sur ces violences et protéger le droit de la jeunesse à faire entendre sa voix.

📢 APPEL À FORMATION – Devenez observateur·ice des libertés publiques

Vous voulez protéger les libertés fondamentales et défendre le droit de manifester ? L’Observatoire girondin des libertés publiques (OGLP) recrute de nouveaux·elles observateur·ices pour documenter et protéger l’exercice des droits citoyens lors des manifestations. En rejoignant l’OGLP, vous contribuez bénévolement à une mission essentielle : observer les pratiques du maintien de l’ordre, constituer des témoignages objectifs et alerter l’opinion publique sur les éventuelles atteintes aux libertés. Votre présence sur le terrain participe à normaliser la surveillance citoyenne du maintien de l’ordre.

Notre prochaine formation aura lieu le mercredi 4 novembre 2026 à 18h45 à la Bourse du travail de Bordeaux. Durant cette session, vous découvrirez le cadre juridique protégeant le droit de manifester et l’observation indépendante, le fonctionnement concret de l’OGLP (recrutement, organisation des missions), et les pratiques essentielles sur le terrain (consigner les événements, identifier les unités de police, répartir les rôles, assurer votre sécurité et votre protection juridique). Cette formation théorique d’une heure trente sera suivie, si vous le souhaitez et ultérieurement, d’un accompagnement pratique sur le terrain avec des observateur·ices expérimenté·es.

Même si vous n’êtes pas disponible ou intéressé·e personnellement, n’hésitez pas à partager cet appel autour de vous ! Chaque nouvelle personne formée renforce notre capacité collective à défendre les libertés publiques.

Pour toute question ou pour vous inscrire : contact@oglp.org

📅 Rendez-vous le mercredi 4 novembre 2026 – 18h45
📍 Bourse du travail de Bordeaux
✊ Ensemble, défendons les libertés publiques


	

Sainte-Soline : la Défenseure des droits accable la gendarmerie et exige des sanctions

Cliché : Défenseur des droits, DR.

Trois ans après la manifestation du 25 mars 2023 contre la méga-bassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), la Défenseure des droits Claire Hédon a rendu, le 7 juillet 2026, une décision accablante pour les forces de l’ordre. Saisie d’office puis par soixante-quinze personnes (blessés et témoins), l’institution dresse le bilan d’une opération de maintien de l’ordre hors de contrôle : 5 015 grenades lacrymogènes, 89 grenades de désencerclement, 40 grenades assourdissantes et 81 tirs de LBD déversés en quelques heures sur les manifestants. Le bilan humain est effroyable : plus de 200 blessés selon les observateurs, dont deux hommes au pronostic vital engagé, des personnes éborgnées, des mâchoires arrachées, des infirmités permanentes. Monsieur A, resté un mois et demi dans le coma, a perdu l’audition d’une oreille, une partie de son champ visuel et souffre aujourd’hui d’épilepsie ; Madame D, étudiante de 19 ans, garde une paralysie faciale après avoir reçu une grenade en pleine tête alors que personne ne lançait de projectiles autour d’elle.

L’enquête de la Défenseure des droits démolit méthodiquement la version officielle d’un usage de la force maîtrisé et proportionné. Les tirs tendus de grenades (strictement interdits car potentiellement mortels) n’ont pas été « à la marge » comme le concluait complaisamment l’IGGN, mais massifs : des ordres illégaux de tirs tendus sont audibles sur les caméras-piétons de huit unités sur les dix-sept ayant fourni des enregistrements. Pire encore, ces enregistrements révèlent des propos d’une violence sidérante : des gendarmes appelant à « mettre une GM2L dans la gueule » des manifestants, se réjouissant d’en avoir « éborgnés » (« un vrai kif ! »), rêvant de « faire une nasse et de vraiment les massacrer », ou balayant la mort éventuelle de manifestants d’un « tant que c’est des morts de chez eux… Exactement ! ». Des consignes visant à mutiler, une jubilation assumée devant les blessures infligées, une déshumanisation systématique de « l’adversaire » : autant de comportements que la Défenseure juge indignes et constitutifs de manquements déontologiques graves, sans qu’aucun supérieur présent n’ait jugé bon de recadrer quiconque.

Ce rétablissement de la vérité doit beaucoup aux observatoires des libertés publiques et des pratiques policières, dont le rôle a été déterminant. Présentes sur le terrain du 24 au 26 mars, leurs équipes venues de Poitou-Charentes, de Toulouse, de Gironde, de Paris et de Seine-Saint-Denis ont documenté ce que les rapports officiels s’efforçaient de masquer : leur rapport établit que la force a été engagée « à l’encontre de deux cortèges calmes et pacifiques » et « sans aucune sommation », contrairement aux affirmations de la préfète et de la gendarmerie. C’est ce travail d’observation citoyenne, conjugué aux témoignages de députés pris pour cibles alors qu’ils protégeaient des blessés, et aux enquêtes des journalistes du Monde, de Libération, de Mediapart et de « Complément d’enquête », qui a contredit la parole officielle, permis d’identifier l’origine du tir qui a failli tuer Monsieur A, et finalement contraint les autorités à ouvrir des enquêtes. Sans ces contre-pouvoirs, la version d’une gendarmerie irréprochable, agissant en « légitime défense », aurait prospéré sans entrave.

Car l’institution elle-même a failli, et la décision le dit sans détour. Les enquêtes administratives de l’IGGN, menées uniquement sur la base des témoignages des gendarmes mis en cause, ignorant les contradictions flagrantes entre leurs déclarations et les images, sont jugées ni objectives ni effectives. La hiérarchie, qui affirme unanimement n’avoir rien vu ni entendu malgré 371 situations litigieuses recensées, a manqué à ses obligations de contrôle et à son « devoir de réaction » : il aura fallu attendre novembre 2025 et la médiatisation virale des vidéos par Libération et Mediapart pour qu’une enquête administrative digne de ce nom soit enfin ouverte, plus de deux ans après les faits. S’y ajoute l’impossibilité organisée d’identifier les tireurs (RIO invisibles sous les équipements, caméras-piétons échangées entre agents, un gendarme se félicitant même que « comme ça, tu peux identifier personne » ), que la Défenseure qualifie d’entrave au droit au recours effectif garanti par la Convention européenne des droits de l’homme.

En conséquence, la Défenseure des droits saisit le ministre de l’intérieur pour qu’il engage des procédures disciplinaires contre une longue liste de militaires : les gendarmes auteurs de tirs tendus (dont le gendarme K, tireur du blindé vraisemblablement à l’origine de la blessure de Monsieur A), leurs superviseurs et encadrants, la maréchale des logis-cheffe auteure d’un tir de LBD irrégulier depuis un quad, les auteurs de propos dégradants, et jusqu’à la chaîne de commandement dans son ensemble. Les gendarmes étant des militaires, les sanctions encourues relèvent du code de la défense et s’échelonnent de l’avertissement, du blâme et des jours d’arrêts jusqu’à l’exclusion temporaire de fonctions, l’abaissement d’échelon, voire la radiation des cadres pour les manquements les plus graves. Leur application effective reste toutefois incertaine : les décisions de la Défenseure des droits n’ont aucune force contraignante, le ministre disposant de deux mois pour indiquer les suites données ; nombre d’auteurs n’ont pu être identifiés, précisément grâce à l’opacité entretenue ; et l’expérience montre que ces recommandations sont rarement suivies de sanctions à la hauteur des faits. La publication de la décision et des réponses du ministre, ainsi que l’information judiciaire toujours en cours devant un juge d’instruction, constituent néanmoins des leviers de pression : après trois ans d’omerta institutionnelle, l’impunité serait, cette fois, difficile à assumer publiquement.

Le rapport complet de la défenseure des droits

https://juridique.defenseurdesdroits.fr/doc_num.php?explnum_id=23301

Sainte-Soline : des informations inédites confirment des pratiques policières choquantes et les conclusions de notre rapport inter-observatoire

Image extraite d’une vidéo publiée par Mediapart à partir des caméras piétons des gendarmes

Observatoire des libertés publiques Poitou-Charentes, Observatoire Parisien des libertés publiques, Observatoire girondin des libertés publiques, Observatoire des pratiques policières 93, Observatoire toulousain des pratiques policières

Les informations et images inédites diffusées les 5 et 6 novembre 2025 par Libération et Médiapart, issues notamment de caméras-piétons des Escadrons de Gendarmerie Mobile (EGM) et du dossier d’enquête de l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale (IGGN) transmis au Parquet, apportent un éclairage cru sur la répression de la mobilisation du 25 mars 2023 à Sainte-Soline.

Ces éléments confirment et aggravent les constats de notre rapport : « Empêcher l’accès à la bassine, quel qu’en soit le coût humain »1.

1. Absence de sommation et usage de la force indiscriminé

Les premiers tirs de grenades ont été déclenchés sans nécessité et sans aucune sommation, contrairement aux allégations de la Préfète des Deux-Sèvres de l’époque, Emmanuelle Dubée.

L’enquête journalistique établit que la première sommation a eu lieu trop tard et trop loin pour être entendue par les différents cortèges, ce qui amplifie le constat d’un usage de la force totalement disproportionné, visant indistinctement toutes les personnes présentes (y compris les blessé·e·s ou les élu·e·s tentant de les protéger).

2. Le déploiement d’un armement massif

En deux heures, plus de 5000 grenades ont été tirées, en continu, sur les quelque 6000 à 8000 manifestant·e·s présent·e·s ce jour-là.

Dans le décompte publié par la Gendarmerie peu de temps après la manifestation2, le détail des armes employées — dont la plupart relèvent du matériel de guerre — renvoyait à :

  • 5015 grenades lacrymogènes
  • 89 grenades de désencerclement (dites GENL)
  • 40 dispositifs déflagrants ASSD
  • 81 tirs de Lanceurs de Balles de Défense (LBD)

Nous avions relevé que ce décompte portait à confusion, puisqu’aucune distinction n’était faite au sein des grenades lacrymogènes entre celles uniquement à effet fumigènes-lacrymogènes et celles qui étaient également explosives, présentant donc un risque plus grand de blessures.

Les informations de Médiapart établissent que sur ces 5015 grenades lacrymogènes, 1375 étaient des GM2L, soit plus d’une sur cinq. La France est le seul pays européen à utiliser de telles armes3, et c’est certainement ces dernières qui ont causé, notamment, les blessures d’Alix et de Serge D.4, deux des quatre manifestant·e·s blessé·e·s les plus gravement le 25 mars 2023.

3. Une banalisation des tirs visant à blesser ou tuer

Nos observations faisaient état de plusieurs tirs tendus de grenades, explosives ou non entre 13h30 et 14h. L’enquête vidéo de Libération du 2 avril 2025 révélait déjà qu’un tir de ce type est à l’origine de la blessure de Serge D.

Les images rendues publiques ce 5 novembre 2025 démontrent une pratique généralisée de ces tirs tendus de grenades par au moins neuf des quinze escadrons de gendarmerie mobile et prouvent que ces modalités de tir étaient parfois directement ordonnées par les supérieurs des agents déployés.

Ces mésusages de la force ont été effectués sciemment et de manière répétée, mettant directement en danger la vie des manifestant·e·s. L’utilisation immodérée et inédite d’autant de grenades explosives (GM2L) en tir tendu a causé des blessures d’une extrême gravité dont certaines auraient pu être létales.

4. Une volonté des gendarmes de tuer ou de blesser

Les vidéos révèlent également des scènes de jubilation de gendarmes ayant pris part aux charges et aux tirs dangereux, souvent avec l’approbation de leur supérieur direct.

Cette liesse, également constatée sur le terrain par les observateur·rice·s, se traduit par des agents se réjouissant de mettre la vie des manifestant·e·s en danger, multipliant les insultes et les appels au meurtre.

Ces comportements sont choquants, inacceptables, et contraires aux principes de déontologie des forces de l’ordre. Ils portent atteinte à la dignité des personnes présentes lors de la manifestation (et pourraient, pour certains, revêtir une qualification pénale).

5. Le flou persistant sur les modalités d’accès aux soins des blessé·e·s

Les informations révélées par Libération et Mediapart ne lèvent pas le flou sur les entraves observées dans la prise en charge médicale des personnes ayant besoin de soin. Pour rappel, dès le 25 mars 2023, le collectif Les Soulèvements de la Terre a recensé 200 blessé·e·s.

Si une zone d’exclusion avait bien été mise en place par les pouvoirs publics, elle empêchait théoriquement le SMUR d’intervenir à proximité de la manifestation, et subordonnait l’intervention du SDIS dans la zone à une escorte policière.

Cependant, le périmètre de cette zone d’exclusion n’a pas été communiquée aux organisateur·ice·s de la manifestation et reste, à ce jour, inconnu.

Dans notre rapport, nous avions documenté qu’une ambulance du SMUR s’est avancée jusqu’à Serge D. à partir de 15h05 pour le prendre en charge, mais qu’au même moment, et sur la même route, un véhicule du SDIS, escorté par deux motocyclistes de la gendarmerie, était à l’arrêt à 1km de la zone de manifestation.

Les pompiers ont confirmé à notre équipe d’observation à 15h19 qu’ils ne pouvaient pas dépasser le barrage de gendarmes à 1 km sur la route en direction de Bonneuil. Jusqu’à ce qu’un officier de gendarmerie demande la levée du blocage depuis l’endroit où Serge D. était pris en charge par le SMUR5 (qui, selon l’article, a outrepassé le protocole pour porter secours au blessé).

De manière générale, aucun argument suffisant n’est invoqué par l’IGGN pour justifier les retards de prise en charge :

  • La désorganisation invoquée, qu’elle soit volontaire ou non, reste imputable aux pouvoirs publics, qui auraient dû mieux anticiper les risques. Cet argument ne peut leur permettre de se dédouaner de toute responsabilité alors que la protection de la vie humaine doit primer sur toute autre considération, zone d’exclusion ou pas. En effet, même en temps de guerre, les États ont l’obligation de prendre toutes les mesures possibles pour rechercher, recueillir les blessé·e·s, leur assurer les soins appropriés et doivent faciliter l’exercice des secours et aucunement les entraver6.
  • Aucun élément n’est apporté pour justifier que le SDIS n’ait pas été escorté pour prendre en charge les blessé·e·s dès 14h08, alors que la situation était totalement calme, ce qui est d’ailleurs confirmé par les images des caméras piétons des gendarmes.
  • Les difficultés invoquées pour géolocaliser les blessé·e·s alors que de nombreuses personnes se trouvaient à leur côté, et qu’un hélicoptère survolait la zone en permanence (qui restait suffisamment réduite pour permettre une intervention rapide, et en particulier à la fin des heurts, à partir de 14h08), ne convainc absolument pas.
  • Le doute persiste sur ce qu’aurait été l’état des blessé·e·s s’il n’y avait eu aucune prise en charge par des bénévoles en attendant les secours. Quid, par exemple, des chances de survie de Serge D., en état d’urgence absolue, si une manifestante médecin urgentiste, n’avait pas été présente entre le moment de sa blessure à 13h45, et l’intervention des médecins de la gendarmerie à 14h56 puis de l’arrivée de l’ambulance à 15h05 ?
  • L’enquête de l’IGGN conclut à l’absence de perte de chance des blessé·e·s, mais ne semble pas se prononcer sur l’impact des retards de secours sur les souffrances de personnes grièvement blessées, laissées sans prise en charge pendant plusieurs heures.
  • Des inexactitudes dans la version communiquée par l’IGGN ne sont pas relevées dans l’article consacré de Mediapart7 : pour Serge D. notamment, nos observations établissent que l’ambulance quitte la zone de manifestation à 16h02 et non à 15h16, soit plus de deux heures après sa blessure. L’évacuation d’un gendarme par hélicoptère8 montre par ailleurs que cette organisation était possible.
  • Enfin, le refus par certain·e·s manifestant·e·s d’être pris en charge par les secours doit être contextualisé. Il faut rappeler que lors de la manifestation de Sainte-Soline d’octobre 2022, les liens avérés entre les services de secours et les forces de l’ordre avaient conduit à l’identification et à des poursuites judiciaires de plusieurs personnes. Cette stratégie faisant prévaloir la répression judiciaire sur la santé des manifestant·e·s ne semble pas avoir été questionnée par l’enquête de l’IGGN.

Alors que l’usage de la force immodéré relevait d’une pratique volontaire des forces de l’ordre, avec de nombreux tirs ayant mis en danger de mort les manifestant·e·s, l’absence de velléité des pouvoirs publics à permettre aux manifestant·e·s de bénéficier de soins médicaux urgents et le maintien du blocage des secours alors que le risque vital était connu pour plusieurs personnes continuent d’interroger sur des cas d’entraves à la prise en charge des blessé·e·s.

6. Omissions et défaillances des versions officielles

En complément des nombreuses incohérences mises en lumière dans notre rapport entre les observations de terrains et les compte-rendus officiels, les articles établissent que de nombreux éléments des vidéos n’ont jamais été retranscrits dans les procès-verbaux communiqués au Procureur de la République dans le cadre de son enquête (étant précisé que 3 escadrons sur 15 n’ont tout simplement pas transmis leurs images).

En outre, plusieurs gendarmes ayant tenu des propos menaçants ou adoptant des comportements manifestement illégaux n’ont jamais été auditionnés et aucune enquête administrative n’a été lancée suite à ces vidéos.

Il est d’ailleurs à noter que la seule investigation interne menée par l’IGGN depuis cette manifestation concernait un agent de la garde républicaine, qui avait procédé à des tirs de LBD depuis un quad en mouvement (lors d’une manœuvre qui avait occasionné un gazage de personnes blessé·e·s, signalées par une chaîne humaine formée notamment par des élu·e·s en écharpe, donc très visibles). L’enquête avait conclu à une situation de légitime défense, soit une version des faits éloignée de la réalité, comme l’avait démontré notre rapport : l’agent en question n’était confronté à aucun risque justifiant les deux tirs, contrairement aux affirmations de l’IGGN9.

Le Ministre de l’intérieur avait préparé les esprits à la répression qui allait s’abattre sur les manifestant·e·s. Ces annonces ont-elles eu un effet sur le sentiment d’impunité dont ont fait preuve les gendarmes ?

Conclusion

Ces informations confirment que l’usage de la force par les forces de l’ordre à Sainte-Soline a été largement disproportionné et témoigne d’une volonté manifeste de blesser voire de tuer les manifestant·e·s, soulignée par la liesse constatée parmi les gendarmes dont le sentiment d’impunité ressort clairement de ces nouveaux éléments.

L’organisation des secours relève de la responsabilité de l’État qui doit mettre tout en œuvre pour permettre un accès effectif, cette responsabilité ne pouvant en aucun cas reposer sur les organisateur·ice·s ou les manifestant·e·s elle·ux-mêmes.

Ces révélations démontrent la nécessité d’une enquête indépendante sur la stratégie de maintien de l’ordre déployée ce jour-là, pour établir les responsabilités qui dépassent largement l’échelle individuelle.

Plus de 30 mois après la manifestation à Sainte Soline, les Observatoires des Pratiques Policières et des Libertés Publiques s’alarment que les conclusions de leur rapport, basées sur des travaux d’observation et confirmées par les informations rendues publiques par Libération et Médiapart, n’aient suscité aucune réaction de l’État, ni remise en cause de la doctrine du maintien de l’ordre.

Notes

  1. ↑ https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2023/07/Rapport-final-10.07.23_DEF.pdf
  2. ↑ https://www.interieur.gouv.fr/actualites/actualites-du-ministere/sainte-soline-rapports-des-operations-dordre-public-du-24-au-26
  3. ↑ Aline Daillère et Salomé Linglet, L’Ordre et la force : Enquête sur l’usage de la force par les représentants de la loi en France, ACAT, 2016, p. 48 et s.
  4. ↑ https://reporterre.net/Sainte-Soline-6-mois-plus-tard-Serge-blesse-par-une-grenade-loin-d-etre-remis, consulté le 6 novembre 2025
  5. ↑ Rapport des observatoires des libertés publiques et des pratiques policières, SAINTE-SOLINE, 24-26 mars 2023, p.114
  6. ↑ Rapport des observatoires des libertés publiques et des pratiques policières, SAINTE-SOLINE, 24-26 mars 2023, p.112
  7. ↑ « Malentendus » et « confusion » ont pesé sur l’intervention des secours à Sainte-Soline, Mediapart, publié et consulté le 6 novembre 2025
  8. ↑ https://x.com/Gendarmerie/status/1639675096888483842
  9. ↑ Rapport des observatoires des libertés publiques et des pratiques policières, SAINTE-SOLINE, 24-26 mars 2023, p.141 à 150

Mobilisations des 10 septembre, 18 septembre et 2 octobre 2025 : partout en France, des contestations étouffées et réprimées par les autorités

Les mobilisations des 10 septembre, 18 septembre et 2 octobre 2025 ont été l’occasion d’une forte répression partout en France. Les observatoires des libertés et des pratiques policières d’Angers, de Bordeaux, de Lille, de Paris, de Rennes et de Toulouse, notamment, ont pu documenter des atteintes à la liberté d’expression sur l’ensemble du territoire.

Ces mobilisations ont tout d’abord donné lieu à de nombreux arrêtés préfectoraux liberticides. Ainsi, dans de nombreuses villes, ont été adoptés des arrêtés interdisant le port d’objets pouvant constituer une arme. Ces arrêtés sont particulièrement problématiques dans la mesure où de très nombreux objets du quotidien sont susceptibles de constituer des armes par destination, au sens de l’article 132-75 du Code pénal. Toutefois, c’est uniquement a posteriori que la qualité d’arme peut être retenue et en aucun cas avant que ledit objet ait été utilisé. En outre, plusieurs préfectures ont pris des arrêtés d’interdiction des manifestations en centre-ville, ainsi que des arrêtés de déploiement de drones. Autant de textes qui, en amont des mobilisations, peuvent dissuader les citoyens d’exercer leur liberté d’expression.

Par ailleurs, les mobilisations ont été l’occasion d’un usage massif de gaz lacrymogènes, sans respecter les exigences réglementaires de nécessité et de proportionnalité. Dans plusieurs villes, les gaz lacrymogènes ont été employés de façon massive, parfois sans qu’aucun trouble à l’ordre public ne le justifie, provoquant dans certains cas des mouvements de foule dangereux pour la sécurité des personnes. Dans certaines villes, des manifestants ont également été blessés par des palets de grenades lacrymogènes.

Les observatoires ont par ailleurs observé partout en France des interventions policières et des interpellations violentes, non nécessaires et disproportionnées. A cet égard, les observateur.ices ont relevé dans de nombreuses villes des verbalisations, des contrôles d’identité et des interpellations injustifiés. Certains rassemblements, comme à Bordeaux, ont par ailleurs été dispersés de manière brutale, non nécessaire et disproportionnée. Dans les cortèges, on a pu observer plusieurs charges violentes, et parfois sans sommations.

Enfin, lors de ces trois journées de mobilisation, les observateur.ices présent.es ont été régulièrement entravé.es dans leurs missions d’observation par les forces de l’ordre. A titre d’exemples, les forces de l’ordre ont braqué des lampes torche sur les observateur.ices pour entraver la prise d’images, ou se sont servi de leurs boucliers pour empêcher la visualisation de fouilles et contrôles d’identité. De plus, les entraves ont pu prendre la forme de barrages filtrants impossibles à franchir pour les observateur.ices, ou de contrôles d’identité ciblés, au seul prétexte qu’ils et elles avaient filmé les forces de l’ordre, comme l’ont parfois expressément indiqué les agents. Par ailleurs, des consignes ont quelquefois été données aux forces de l’ordre de ne pas laisser passer les observateur.ices de la LDH dans certains périmètres. Enfin, le 2 octobre, les observateur.ices de Toulouse ont été ciblé.es et frappé.es à coups de matraques lors des charges des forces de l’ordre.

Les observations effectuées par les observatoires des pratiques policières le 10 septembre, le 18 septembre et le 2 octobre rendent compte des pratiques des autorités devenues habituelles lors des mobilisations citoyennes : des arrêtés préfectoraux liberticides, un emploi de la force disproportionné, dangereux et non réglementaire, et des entraves aux missions d’observation.

L’Observatoire rennais des libertés publiques entravé dans ses missions

logo de l’observatoire rennais


Jeudi 02 octobre, les forces de l’ordre ont porté une fois de plus atteinte à la mission d’observation de l’ORLIB. L’Observatoire constate une augmentation récente des entraves aux observations de la part des forces de police à Rennes.

L’Observatoire Rennais des LIBertés publiques (ORLIB) est un collectif d’associations et de syndicats dont la mission est d’observer et de documenter les pratiques policières. Une équipe était présente à Rennes pour observer le maintien de l’ordre dans le cadre d’une manifestation le jeudi 2 octobre 2025 à 18h.

À 20h25, les observateur·ices accèdent rue Gurvand pour observer des contrôles et arrestations. En moins d’une minute, alors que l’équipe est à plus de 10 m de l’intervention, 5 policiers accourent vers elle et “l’invitent à quitter les lieux”, arguant du fait qu’elle se trouve “dans le périmètre d’intervention de la police nationale”. Alors que l’équipe fait valoir ses droits, les unités de police la font reculer sur l’entièreté de la rue, rendant impossible l’observation des interpellations. Cette entrave au droit d’observer est accompagnée d’usage de la force sur 2 membres de l’équipe, contraints physiquement de reculer alors qu’iels obtempèrent, et d’une menace de contrôle d’identité abusif :
“Est-ce qu’on a le droit de faire un contrôle d’identité puisque vous nous filmer ?“

Le 10 septembre, d’autres policiers avaient déjà procédé à un contrôle d’identité non justifié d’une équipe alors qu’elle venait de mettre fin à son observation.

Ces entraves ne sont pas des cas isolés. L’ORLIB fait face à de nombreuses obstructions et intimidations répétées dans le cadre de ses missions : captation d’images des observateur·ices avec des téléphones personnels, remarques outrancières, interactions menaçantes, restriction de déplacements… Ces pressions psychologiques de la part des forces de l’ordre ont pour objectif de dissuader les équipes de réaliser leurs missions. Ces faits ont déjà été exposés dans le dernier rapport annuel de l’ORLIB, mais tendent à se systématiser depuis le début du mois de septembre.

Ces entraves contreviennent au statut d’observateur·ice défini par le comité des droits de l’homme de l’ONU dans son observation n°37 : « il ne peut pas leur être interdit d’exercer [leur] fonction [d’observation] ni leur être imposé de limites à l’exercice de ces fonctions, y compris en ce qui concerne la surveillance des actions des forces de l’ordre« . Ils ne peuvent pas non plus être l’objet de représailles ou d’harcèlement de la part des forces de l’ordre. Ces droits subsistent lors d’une manifestation déclarée illégale.

De plus, le Conseil d’Etat, dans une décision du 10 juin 2021, a reconnu que les observateur·ices disposent des mêmes droits que les journalistes en manifestation. Ils peuvent donc se maintenir sur les lieux d’une manifestation même après l’ordre de dispersion.

Enfin, la circulaire du 23 décembre 2008 précise que les forces de l’ordre ne peuvent s’opposer à ce que leur action soit filmée.

L’ORLIB demande à la préfecture de faire cesser ces entraves aux observations.

Forte répression à Toulouse le 2 octobre 2025

Image illustrative maitien de l'ordre à Toulouse
Image à titre illustratif générée par IA

Ce communiqué de presse, signé conjointement le lendemain de la manifestation par la Confédération générale du travail (CGT), la Fédération syndicale unitaire (FSU), la LDH (Ligue des droits de l’Homme) et l’Union syndicale Solidaires, et intitulé « Manifester notre solidarité à Gaza n’est pas un crime », témoigne d’un violent maintien de l’ordre engendrant des blessés. Nous relayons la partie principale du communiqué :

Hier soir, le 2 octobre 2025, partout en France, se tenaient des rassemblements et des manifestations en soutien au peuple palestinien, pour dénoncer une nouvelle fois le génocide en cours à Gaza, mais aussi l’arraisonnement des bateaux de la flottille humanitaire aux portes de Gaza en violation du droit international, et l’incarcération des militantes et militants présent-e-s à bord, dont trois sont Toulousains. À Toulouse, le préfet a décidé d’interdire ce rassemblement alors qu’aucun débordement n’avait eu lieu précédemment.

Le rassemblement s’est tout de même tenu, mais il a été fait usage de la force pour disperser les manifestantes et manifestants par de violentes charges policières, du gazage, des matraquages et lancement de grenades de désencerclement, en méconnaissance des dispositions du Code de la sécurité intérieure mais plus encore de la liberté de réunion pacifique, promue par l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’Homme.

Même lorsqu’une manifestation est interdite, elle ne devient pas ipso facto un attroupement et, si les manifestantes et manifestants peuvent être verbalisé-e-s, l’emploi de la force ne peut être admis que s’il est nécessaire et proportionné. Ces charges ont engendré des blessures et se sont doublées d’interpellations, alors que ce rassemblement était pacifique comme le prouvent les vidéos.

Nos organisations rappellent à cet égard que la participation à une manifestation interdite, qui constitue une contravention, ne saurait pour ce motif donner lieu à interpellation. De même, la circonstance que le rassemblement soit interdit n’autorise pas les forces de l’ordre à recourir à la force de manière disproportionnée. Une nouvelle fois, l’État démontre ses contradictions en reconnaissant l’État palestinien devant l’ONU mais en réprimant les militantes et militants acquis à cette cause. Manifester ne constitue pas un crime, et encore moins quand il s’agit de se mobiliser pour exiger un cessez-le-feu et la fin d’un génocide et du blocus qui affame une population !

En outre, les observatrices et observateurs de Toulouse, membres de la LDH (Ligue des droits de l’Homme) et de la Fondation Copernic, présent-e-s sur les lieux de la mobilisation, ont été ciblé-e-s et violenté-e-s lors des charges des forces de l’ordre.

Partout en France, les observatrices et observateurs sont très régulièrement la cible d’attaques verbales ou physiques, ou d’entraves juridiques de la part des autorités françaises, en violation du droit international et de la décision du Conseil d’État de 2021. Les forces de l’ordre sont redevables de leurs actions envers la population et tant les observatrices et observateurs que les journalistes ont un rôle essentiel dans une démocratie et ne sauraient être pris pour cibles pour invisibiliser les pratiques illégales commises.

Nos organisations apportent leur soutien aux camarades réprimé-e-s et violenté-e-s et dénoncent fermement cette escalade répressive à l’égard des mouvements sociaux, mais aussi à l’encontre des manifestations en soutien au peuple palestinien. Nos organisations réaffirment leur détermination à continuer la lutte pour une paix juste et durable en Palestine, pour exiger l’arrêt du génocide.

La criminalisation de la contestation écologique : Analyse de la manifestation ‘Turboteuf’ et de la répression étatique

Image de policiers sur le site de la Mégateuf 2025, extraite du rapport publique de l'OTPP et de OPPT

La manifestation « Turboteuf » des 4, 5 et 6 juillet 2025, organisée en opposition à la reprise des travaux de l’A69, a été marquée par un discours criminalisant de la part des autorités. Le Préfet du Tarn et le Ministre de l’Intérieur ont décrit les manifestants comme des « groupes de barbares » et des « fichés S », assimilant ainsi les écologistes à des éco-terroristes. Ces discours, largement repris par les médias, ont légitimé des actions répressives et ont conditionné l’opinion publique à percevoir les manifestants comme une menace. Pourtant, des observateurs ont noté la présence de policiers infiltrés qui ont pu témoigner des intentions pacifiques des manifestants, ce qui contraste avec les déclarations alarmistes des autorités.

L’événement a également été caractérisé par une hyper-militarisation de l’espace, avec un dispositif de sécurité exceptionnel incluant plus de 1 500 gendarmes et policiers, des véhicules blindés, des hélicoptères, des drones et des canons à eau. Plus de 100 grenades ont été tirées, dont certaines au milieu des manifestants. Cette gestion sécuritaire illustre une transformation profonde du rapport entre l’État et la contestation, où la simple possibilité de résistance collective justifie la répression. En criminalisant l’écologie politique, le gouvernement réduit les marges de la démocratie et façonne une opinion publique alarmée par des menaces souvent inexistantes.

Le rapport souligne également les entraves au droit de manifester et au travail des observateurs indépendants, dont le matériel de protection a été confisqué. Ces actions vont à l’encontre des recommandations internationales, notamment le « Pacte international relatif aux droits civils et politiques des Nations Unies ». Les observatoires des libertés publiques et des pratiques policières, comme l’Observatoire Toulousain, jouent un rôle crucial dans l’évaluation des actions de maintien de l’ordre. Le rapport appelle à la redevabilité des autorités et rappelle que l’observation citoyenne est essentielle pour protéger les libertés d’expression et sauvegarder la démocratie.

Source et téléchargement du rapport complet sur les opérations de police lors de la mobilisation contre l’A69 les 4, 5 et 6 juillet 2025 : https://www.fondation-copernic.org/rapport-sur-les-operations-de-police-lors-de-la-mobilisation-contre-la69-les-4-5-et-6-juillet-2025

Lien vers l’artticle du journal Libération citant le rapport : https://bit.ly/4fhS7RD