COMMUNIQUÉ DE PRESSE · 25 octobre 2026 · Observatoire Girondin des Libertés Publiques

Selon la préfecture, le 17 octobre 2026, 260 policiers ont été mobilisés à Bordeaux, appuyés par 60 gendarmes départementaux, deux engins lanceurs d’eau et deux véhicules blindés de la gendarmerie (centaures).
L’UD CGT et la FSU 33 ont déclaré en préfecture une manifestation pour 13h (Place de la Victoire à Place de la Bourse). Ils ont également déclaré un rassemblement de 14h à 16h Place de la Bourse. Environ 30 000 personnes ont manifesté,100.000 personnes selon la CGT, 7.000 selon la préfecture.
Dans ce contexte, deux équipes de l’Observatoire Girondin des Libertés Publiques ont observé les pratiques policières le 17 octobre 2026. Nous étions présent.es principalement sur la place Pey Berland, cours d’Alsace-Lorraine, cours Pasteur, cours Victor Hugo, place de la Victoire, rue Sainte-Catherine et sur les quais.
Un rassemblement empêché avant son commencement
Lors de la manifestation place de la Victoire prévue pour 13h, l’Observatoire constate l’absence totale de forces de l’ordre aux alentours de la place. Celles-ci sont normalement censées sécuriser le cortège et bloquer les rues aux automobilistes. C’est une voiture de la sécurité de TBM qui ouvre la voie en tête de cortège.
L’Observatoire s’inquiète de l’usage de grenades lacrymogènes dès 13h43 sur la Place de la Bourse face à une foule calme. Le rassemblement était prévu pour 14h, de nombreux cortèges étaient encore en train d’arriver.
La seule sommation observée se déroule à 13h50 par la compagnie de CRS postée en ligne parallèle à la Garonne, juste devant la rue Esprit-des-Lois. Cette sommation est à peine audible, même pour les personnes à proximité directe des CRS. Elle est combinée avec un signal visuel mais, à part un léger bruit de détonation, aucune trace de fumigène rouge n’est visible contrairement à ce que prévoit le Code de la sécurité intérieure1. Par ailleurs, ce type de sommation est souvent peu compris comme tel car peu connu des manifestant.es.
L’équipe d’observation note qu’à 13h53, juste après la deuxième salve de grenades lacrymogènes, un CRS rigole et s’exclame « Excellent, j’adore ! ».
Cet usage de la force avant 14h00 sur le quai Richelieu a créé des tensions et de la panique parmi les personnes présentes à cet endroit.
À partir de 14h certains groupes de manifestant.es se dispersent dans les rues parallèles du quai Richelieu, tandis qu’au même moment d’autres manifestant.es arrivent encore pour participer au rassemblement sur la Place de la Bourse. Pendant que la place est abondamment gazée, d’autres forces de l’ordre forment des barrages dans les rues adjacentes et empêchent les personnes de rejoindre la place et le rassemblement. Cette volonté persistante d’empêcher les manifestant·es de se rejoindre aboutira à la création de deux groupes massifs : l’un côté Place de la Bourse, l’autre porte de Bourgogne, piégeant un escadron de CRS au milieu des voies de tram qui mettra une heure (de 14h49 à 15h48) à se replier. Cette position prolongée et intenable aura causé un usage massif de grenades. Des affrontements ont lieu avec les forces de l’ordre et plusieurs camions de CRS sont dégradés.
Les observateur·ices n’observent aucune tentative de désescalade voire au contraire un choix de dispositif qui n’a fait qu’augmenter les tensions avec les manifestant.es.
L’usage de la force n’a pas paru proportionné ni nécessaire de nombreuses fois.
Un usage massif et généralisé de la force
Lors du point presse du dimanche 18 octobre, la préfète Sophie Brocas témoigne que 4 400 grenades lacrymogènes ont été utilisées2. Nous avons effectivement observé un usage massif de ces grenades saturant l’air sur le quai Richelieu, le Cours Victor Hugo, le Cours d’Alsace-Lorraine, la Place du Parlement et la Place Pey-Berland, touchant de manière indiscriminée toutes personnes présentes dans l’espace public.
Par exemple, entre 13h43 et 15h, les tirs de grenades lacrymogènes se font quasiment en continu quai Richelieu. Certains tirs ne semblaient se justifier que par la présence de groupes de personnes, parfois même clairsemés, et quelles que soient leurs actions (voire inactions).
À 16h50, une manifestante se réfugie chez elle pour échapper aux lacrymogènes. Elle doit redescendre rapidement dans la rue ; son hall d’immeuble et son appartement sont saturés en gaz.
En plus de l’observation d’un usage banalisé des grenades à effet lacrymogène sur la foule le 17 octobre, nous avons constaté un usage massif de grenades explosives mutilantes dont des GM2L, des GENL, des ASSD et des GL304. Certains lancements de grenades explosives tombaient aux pieds des personnes ou directement dans la foule. Certains lancements étaient faits en cloche et non roulés au sol, augmentant le risque de blessures à la tête. Il faut rappeler que ces grenades sont susceptibles de provoquer des mutilations graves3.
Des tirs tendus aux lanceurs Cougar ont aussi été observés par nos équipes4.
De multiples tirs de LBD ont aussi été observés.
Deux véhicules blindés de la gendarmerie (Centaures) étaient présents pour appuyer le maintien de l’ordre ce jour-là. Nous avons pu observer qu’ils étaient équipés de lanceurs 12 coups dont nous avons constaté l’usage pour le tir de grenades lacrymogènes5. Des canons à eau ont également été utilisés contre les manifestant.es dès 14h26.
Il faut préciser que plusieurs des équipements utilisés le 17 octobre contre la population sont classés comme matériels de guerre6.
De nombreuses victimes parmi les manifestant.es et les passant.es
L’usage de la force a mis en danger un très grand nombre de personnes et les observateur.ices ont pu observer plusieurs blessé.es graves. Les pompiers ont pris en charge 11 civil.es, dont un homme de 19 ans transporté en urgence absolue au CHU de Bordeaux7.
Plusieurs blessures observées par les équipes seraient dues à des grenades explosives :
- une personne avec une blessure grave aux doigts constatée Place Pey-Berland,
- une personne blessée à la cuisse Place Pey-Berland,
- une personne blessée à la tête.
Les street medics nous ont aussi rapporté avoir pris en charge une personne avec des morceaux de grenade dans les chairs. Une vidéo nous est parvenue d’une blessure grave au mollet, survenue rue Moulinié.
Par ailleurs, deux blessures recensées à la tête seraient dues à des tirs tendus de grenades lacrymogènes.
Plusieurs personnes ont été constatées avec des contusions à la suite de tirs de LBD. Un street medic a signalé une personne avec un saignement important au niveau de la bouche à la suite d’un tir tendu de LBD dans les dents.
Nous avons également observé tout au long de la journée des personnes irritées par les gaz lacrymogènes. Plusieurs enfants, notamment en bas âge, ont été exposés à ces gaz.
Enfin, une arrestation place Rohan a été observée durant laquelle un CRS écrasait avec son genou le cou d’une personne, créant un risque d’étouffement.
Nous n’avons pas accès au recensement complet des blessé.es ce jour-là ni aux éventuelles séquelles.
Des entraves à répétition
Tout au long de l’observation, plusieurs entraves à notre mission d’observation sont à déplorer. Elles s’ajoutent aux témoignages recueillis précédemment par nos équipes de la part de journalistes, elles et eux aussi considérablement gêné.es dans l’exercice de leur profession.
Les équipes d’observation sont encore trop souvent empêchées de traverser les barrages filtrants alors que leur statut d’observateur·ice, explicitement rappelé par le Conseil d’État8, leur permet d’exercer librement leur mission d’information, même lors de la dispersion d’un attroupement.
Par exemple, lors d’une interpellation, un CDI, armé d’une gazeuse à main et essayant d’empêcher l’équipe de filmer, dit à celle-ci de « pas trop près parce qu’à chaque fois vous êtes dans nos pattes » alors que les observateur.ices sont à distance. Elles sont aussi prises pour cible d’intimidations à divers degrés de gravité.
L’entrave la plus grave s’est déroulée à 18h05, place Pey-Berland.
L’équipe d’observation était postée place Pey-Berland, à hauteur du kiosque à journaux et documentait, à distance d’un groupe de CRS, le fait que le porteur de LBD, arme de catégorie A2 (matériel de guerre) et possiblement létale9, ne portait pas son RIO. L’agent porteur de LBD a alors mis en joue et visé avec son arme l’observateur qui filmait. Pour ne pas rester dans sa ligne de visée et ne pas gêner une éventuelle intervention, l’équipe s’est abritée derrière le kiosque, d’où elle a poursuivi l’observation.
Une charge a immédiatement suivi. Le porteur du LBD s’est dirigé directement vers l’observateur au téléphone et l’a bousculé, faisant tomber son téléphone au sol. Au moment où il s’est baissé pour le ramasser, le CRS a alors écrasé le téléphone, puis lui a donné un coup de pied qui l’a projeté à plusieurs mètres, en criant « Dégage ».
L’observateur a levé les deux mains en l’air, en évidence, en déclarant : « Observateur, LDH ». L’agent a répondu de nouveau « Dégage ». Tout en gardant la main droite sur la détente de son lanceur, il a asséné de la main gauche un violent coup à la tête de l’observateur, qui l’a fait chuter au sol. Il a été sonné par la violence du coup et la mission d’observation a été interrompue le temps que l’observateur recouvre ses esprits.
Frapper un·e membre de l’Observatoire dans l’exercice de sa mission n’est pas tolérable et une plainte a été déposée auprès du procureur. Par ailleurs, l’Observatoire alerte sur le fait que des LBD sont mis entre les mains de fonctionnaires qui visiblement font preuve d’un manque de sang-froid et ne portent pas de RIO10.
1 Article R.211-11 du Code de la sécurité intérieure
2 https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-gironde/mobilisation-du-17-octobre-a-bordeaux-rien-ne-peut-legitimer-une-telle-violence-denonce-le-maire-5678680
3 https://www.streetpress.com/1792507197-centaines-videos-dizaines-blesses-effarant-bilan-week-end-violences-policieres-manif-crs-repression/
4 https://maintiendelordre.fr/lanceur-cougar-56mm/
5 Système de masquage de calibre 56 mm – TR Equipement. Leur portée de 50 à 200 m et la saturation de zone conviennent à des terrains ouverts. Dans les ruelles du vieux Bordeaux, le gaz ne se disperse pas : il stagne et se concentre et génère plusieurs situations dangereuses :
- Pas d’échappatoire. Disperser une foule suppose de lui laisser une issue. Une salve de douze grenades peut bloquer plusieurs rues d’un coup, ce qui crée des mouvements de panique et des risques d’écrasement.
- Impossible de cibler. Une salve touche indistinctement manifestants pacifiques, passants, riverains et enfants. Le principe juridique de proportionnalité exige au contraire une riposte graduée et individualisée.
- Les riverains exposés. Le gaz pénètre dans les logements, les commerces et les cages d’escalier. Les personnes vulnérables (asthmatiques, personnes âgées, nourrissons) sont touchées sans participer à la manifestation.
- Rebonds et tirs tendus. Entre des façades proches, les palets peuvent ricocher ou partir à hauteur d’homme, avec un risque de blessure directe.
6 Cf. article R.311-2 du Code de la sécurité intérieure
7 https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-gironde/mobilisation-du-17-octobre-a-bordeaux-rien-ne-peut-legitimer-une-telle-violence-denonce-le-maire-5678680
8 Dans son arrêt du 10 juin 2021, le Conseil d’État annule l’obligation faite aux journalistes d’obéir aux ordres de dispersion en se plaçant hors des manifestants appelés à se disperser. Il rappelle qu’ils doivent pouvoir continuer d’exercer librement leur mission d’information, même lors de la dispersion d’un attroupement, et précise qu’il en va de même pour les observateurs indépendants.
9 Le fabricant du LBD, Brügger & Thomet, précise dans sa notice qu’il s’agit d’une arme « à létalité réduite ». Cette nuance compte : le risque de mort est réduit, pas exclu, en particulier en cas de tir à courte distance ou à la tête. Le Défenseur des droits, dès son rapport du 10 janvier 2018, recommandait d’interdire les LBD dans les opérations de maintien de l’ordre, car dans une foule groupée et mobile, le point visé n’est pas forcément le point touché ni la personne visée celle atteinte. Il a réitéré cette recommandation dans un rapport de 2022.
10 Le port du RIO (référentiel des identités et de l’organisation) n’est pas une faculté laissée à l’appréciation des agents : c’est une obligation réglementaire, prévue par le code de déontologie de la police et de la gendarmerie (art. R. 434-15 du code de la sécurité intérieure) et précisée par un arrêté du 24 décembre 2013, qui impose son port visible sur l’uniforme ou le brassard. Le Conseil d’État lui-même a constaté que cette obligation n’avait pas été respectée à plusieurs reprises, notamment lors d’opérations de maintien de l’ordre, et a qualifié ces faits de manquements aux dispositions réglementaires ; le 11 octobre 2023, il a enjoint au ministère de l’Intérieur d’en garantir une meilleure lisibilité, les sept chiffres actuels, hauts de 7,6 mm, étant jugés insuffisamment lisibles. Les conséquences de ce non-respect sont concrètes : à Lille, après le soir du second tour des législatives du 7 juillet 2024, l’enquête de l’IGPN concluait à des violences injustifiées attribuées à des agents de la BAC, la victime ayant subi 30 jours d’ITT, mais l’affaire a été classée sans suite faute d’identification des policiers mis en cause. Comme le rappellent la LDH, l’ACAT, le SAF et le Syndicat de la magistrature, le RIO n’est pas une option mais une garantie démocratique.








