Communiqué de presse — Mouvement lycéen à Bordeaux

COMMUNIQUÉ DE PRESSE · 25 octobre 2026 · Observatoire Girondin des Libertés Publiques


Selon la préfecture, le 17 octobre 2026, 260 policiers ont été mobilisés à Bordeaux, appuyés par 60 gendarmes départementaux, deux engins lanceurs d’eau et deux véhicules blindés de la gendarmerie (centaures).

L’UD CGT et la FSU 33 ont déclaré en préfecture une manifestation pour 13h (Place de la Victoire à Place de la Bourse). Ils ont également déclaré un rassemblement de 14h à 16h Place de la Bourse. Environ 30 000 personnes ont manifesté,100.000 personnes selon la CGT, 7.000 selon la préfecture.

Dans ce contexte, deux équipes de l’Observatoire Girondin des Libertés Publiques ont observé les pratiques policières le 17 octobre 2026. Nous étions présent.es principalement sur la place Pey Berland, cours d’Alsace-Lorraine, cours Pasteur, cours Victor Hugo, place de la Victoire, rue Sainte-Catherine et sur les quais.


Un rassemblement empêché avant son commencement

Lors de la manifestation place de la Victoire prévue pour 13h, l’Observatoire constate l’absence totale de forces de l’ordre aux alentours de la place. Celles-ci sont normalement censées sécuriser le cortège et bloquer les rues aux automobilistes. C’est une voiture de la sécurité de TBM qui ouvre la voie en tête de cortège.

L’Observatoire s’inquiète de l’usage de grenades lacrymogènes dès 13h43 sur la Place de la Bourse face à une foule calme. Le rassemblement était prévu pour 14h, de nombreux cortèges étaient encore en train d’arriver.

La seule sommation observée se déroule à 13h50 par la compagnie de CRS postée en ligne parallèle à la Garonne, juste devant la rue Esprit-des-Lois. Cette sommation est à peine audible, même pour les personnes à proximité directe des CRS. Elle est combinée avec un signal visuel mais, à part un léger bruit de détonation, aucune trace de fumigène rouge n’est visible contrairement à ce que prévoit le Code de la sécurité intérieure1. Par ailleurs, ce type de sommation est souvent peu compris comme tel car peu connu des manifestant.es.

L’équipe d’observation note qu’à 13h53, juste après la deuxième salve de grenades lacrymogènes, un CRS rigole et s’exclame « Excellent, j’adore ! ».

Cet usage de la force avant 14h00 sur le quai Richelieu a créé des tensions et de la panique parmi les personnes présentes à cet endroit.

À partir de 14h certains groupes de manifestant.es se dispersent dans les rues parallèles du quai Richelieu, tandis qu’au même moment d’autres manifestant.es arrivent encore pour participer au rassemblement sur la Place de la Bourse. Pendant que la place est abondamment gazée, d’autres forces de l’ordre forment des barrages dans les rues adjacentes et empêchent les personnes de rejoindre la place et le rassemblement. Cette volonté persistante d’empêcher les manifestant·es de se rejoindre aboutira à la création de deux groupes massifs : l’un côté Place de la Bourse, l’autre porte de Bourgogne, piégeant un escadron de CRS au milieu des voies de tram qui mettra une heure (de 14h49 à 15h48) à se replier. Cette position prolongée et intenable aura causé un usage massif de grenades. Des affrontements ont lieu avec les forces de l’ordre et plusieurs camions de CRS sont dégradés.

Les observateur·ices n’observent aucune tentative de désescalade voire au contraire un choix de dispositif qui n’a fait qu’augmenter les tensions avec les manifestant.es.

L’usage de la force n’a pas paru proportionné ni nécessaire de nombreuses fois.

Un usage massif et généralisé de la force

Lors du point presse du dimanche 18 octobre, la préfète Sophie Brocas témoigne que 4 400 grenades lacrymogènes ont été utilisées2. Nous avons effectivement observé un usage massif de ces grenades saturant l’air sur le quai Richelieu, le Cours Victor Hugo, le Cours d’Alsace-Lorraine, la Place du Parlement et la Place Pey-Berland, touchant de manière indiscriminée toutes personnes présentes dans l’espace public.

Par exemple, entre 13h43 et 15h, les tirs de grenades lacrymogènes se font quasiment en continu quai Richelieu. Certains tirs ne semblaient se justifier que par la présence de groupes de personnes, parfois même clairsemés, et quelles que soient leurs actions (voire inactions).

À 16h50, une manifestante se réfugie chez elle pour échapper aux lacrymogènes. Elle doit redescendre rapidement dans la rue ; son hall d’immeuble et son appartement sont saturés en gaz.

En plus de l’observation d’un usage banalisé des grenades à effet lacrymogène sur la foule le 17 octobre, nous avons constaté un usage massif de grenades explosives mutilantes dont des GM2L, des GENL, des ASSD et des GL304. Certains lancements de grenades explosives tombaient aux pieds des personnes ou directement dans la foule. Certains lancements étaient faits en cloche et non roulés au sol, augmentant le risque de blessures à la tête. Il faut rappeler que ces grenades sont susceptibles de provoquer des mutilations graves3.

Des tirs tendus aux lanceurs Cougar ont aussi été observés par nos équipes4.

De multiples tirs de LBD ont aussi été observés.

Deux véhicules blindés de la gendarmerie (Centaures) étaient présents pour appuyer le maintien de l’ordre ce jour-là. Nous avons pu observer qu’ils étaient équipés de lanceurs 12 coups dont nous avons constaté l’usage pour le tir de grenades lacrymogènes5. Des canons à eau ont également été utilisés contre les manifestant.es dès 14h26.

Il faut préciser que plusieurs des équipements utilisés le 17 octobre contre la population sont classés comme matériels de guerre6.

De nombreuses victimes parmi les manifestant.es et les passant.es

L’usage de la force a mis en danger un très grand nombre de personnes et les observateur.ices ont pu observer plusieurs blessé.es graves. Les pompiers ont pris en charge 11 civil.es, dont un homme de 19 ans transporté en urgence absolue au CHU de Bordeaux7.

Plusieurs blessures observées par les équipes seraient dues à des grenades explosives :

  • une personne avec une blessure grave aux doigts constatée Place Pey-Berland,
  • une personne blessée à la cuisse Place Pey-Berland,
  • une personne blessée à la tête.

Les street medics nous ont aussi rapporté avoir pris en charge une personne avec des morceaux de grenade dans les chairs. Une vidéo nous est parvenue d’une blessure grave au mollet, survenue rue Moulinié.

Par ailleurs, deux blessures recensées à la tête seraient dues à des tirs tendus de grenades lacrymogènes.

Plusieurs personnes ont été constatées avec des contusions à la suite de tirs de LBD. Un street medic a signalé une personne avec un saignement important au niveau de la bouche à la suite d’un tir tendu de LBD dans les dents.

Nous avons également observé tout au long de la journée des personnes irritées par les gaz lacrymogènes. Plusieurs enfants, notamment en bas âge, ont été exposés à ces gaz.

Enfin, une arrestation place Rohan a été observée durant laquelle un CRS écrasait avec son genou le cou d’une personne, créant un risque d’étouffement.

Nous n’avons pas accès au recensement complet des blessé.es ce jour-là ni aux éventuelles séquelles.

Des entraves à répétition

Tout au long de l’observation, plusieurs entraves à notre mission d’observation sont à déplorer. Elles s’ajoutent aux témoignages recueillis précédemment par nos équipes de la part de journalistes, elles et eux aussi considérablement gêné.es dans l’exercice de leur profession.

Les équipes d’observation sont encore trop souvent empêchées de traverser les barrages filtrants alors que leur statut d’observateur·ice, explicitement rappelé par le Conseil d’État8, leur permet d’exercer librement leur mission d’information, même lors de la dispersion d’un attroupement.

Par exemple, lors d’une interpellation, un CDI, armé d’une gazeuse à main et essayant d’empêcher l’équipe de filmer, dit à celle-ci de « pas trop près parce qu’à chaque fois vous êtes dans nos pattes » alors que les observateur.ices sont à distance. Elles sont aussi prises pour cible d’intimidations à divers degrés de gravité.

L’entrave la plus grave s’est déroulée à 18h05, place Pey-Berland.

L’équipe d’observation était postée place Pey-Berland, à hauteur du kiosque à journaux et documentait, à distance d’un groupe de CRS, le fait que le porteur de LBD, arme de catégorie A2 (matériel de guerre) et possiblement létale9, ne portait pas son RIO. L’agent porteur de LBD a alors mis en joue et visé avec son arme l’observateur qui filmait. Pour ne pas rester dans sa ligne de visée et ne pas gêner une éventuelle intervention, l’équipe s’est abritée derrière le kiosque, d’où elle a poursuivi l’observation.

Une charge a immédiatement suivi. Le porteur du LBD s’est dirigé directement vers l’observateur au téléphone et l’a bousculé, faisant tomber son téléphone au sol. Au moment où il s’est baissé pour le ramasser, le CRS a alors écrasé le téléphone, puis lui a donné un coup de pied qui l’a projeté à plusieurs mètres, en criant « Dégage ».

L’observateur a levé les deux mains en l’air, en évidence, en déclarant : « Observateur, LDH ». L’agent a répondu de nouveau « Dégage ». Tout en gardant la main droite sur la détente de son lanceur, il a asséné de la main gauche un violent coup à la tête de l’observateur, qui l’a fait chuter au sol. Il a été sonné par la violence du coup et la mission d’observation a été interrompue le temps que l’observateur recouvre ses esprits.

Frapper un·e membre de l’Observatoire dans l’exercice de sa mission n’est pas tolérable et une plainte a été déposée auprès du procureur. Par ailleurs, l’Observatoire alerte sur le fait que des LBD sont mis entre les mains de fonctionnaires qui visiblement font preuve d’un manque de sang-froid et ne portent pas de RIO10.


1 Article R.211-11 du Code de la sécurité intérieure

2 https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-gironde/mobilisation-du-17-octobre-a-bordeaux-rien-ne-peut-legitimer-une-telle-violence-denonce-le-maire-5678680

3 https://www.streetpress.com/1792507197-centaines-videos-dizaines-blesses-effarant-bilan-week-end-violences-policieres-manif-crs-repression/

4 https://maintiendelordre.fr/lanceur-cougar-56mm/

5 Système de masquage de calibre 56 mm – TR Equipement. Leur portée de 50 à 200 m et la saturation de zone conviennent à des terrains ouverts. Dans les ruelles du vieux Bordeaux, le gaz ne se disperse pas : il stagne et se concentre et génère plusieurs situations dangereuses :

  • Pas d’échappatoire. Disperser une foule suppose de lui laisser une issue. Une salve de douze grenades peut bloquer plusieurs rues d’un coup, ce qui crée des mouvements de panique et des risques d’écrasement.
  • Impossible de cibler. Une salve touche indistinctement manifestants pacifiques, passants, riverains et enfants. Le principe juridique de proportionnalité exige au contraire une riposte graduée et individualisée.
  • Les riverains exposés. Le gaz pénètre dans les logements, les commerces et les cages d’escalier. Les personnes vulnérables (asthmatiques, personnes âgées, nourrissons) sont touchées sans participer à la manifestation.
  • Rebonds et tirs tendus. Entre des façades proches, les palets peuvent ricocher ou partir à hauteur d’homme, avec un risque de blessure directe.

6 Cf. article R.311-2 du Code de la sécurité intérieure

7 https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-gironde/mobilisation-du-17-octobre-a-bordeaux-rien-ne-peut-legitimer-une-telle-violence-denonce-le-maire-5678680

8 Dans son arrêt du 10 juin 2021, le Conseil d’État annule l’obligation faite aux journalistes d’obéir aux ordres de dispersion en se plaçant hors des manifestants appelés à se disperser. Il rappelle qu’ils doivent pouvoir continuer d’exercer librement leur mission d’information, même lors de la dispersion d’un attroupement, et précise qu’il en va de même pour les observateurs indépendants.

9 Le fabricant du LBD, Brügger & Thomet, précise dans sa notice qu’il s’agit d’une arme « à létalité réduite ». Cette nuance compte : le risque de mort est réduit, pas exclu, en particulier en cas de tir à courte distance ou à la tête. Le Défenseur des droits, dès son rapport du 10 janvier 2018, recommandait d’interdire les LBD dans les opérations de maintien de l’ordre, car dans une foule groupée et mobile, le point visé n’est pas forcément le point touché ni la personne visée celle atteinte. Il a réitéré cette recommandation dans un rapport de 2022.

10 Le port du RIO (référentiel des identités et de l’organisation) n’est pas une faculté laissée à l’appréciation des agents : c’est une obligation réglementaire, prévue par le code de déontologie de la police et de la gendarmerie (art. R. 434-15 du code de la sécurité intérieure) et précisée par un arrêté du 24 décembre 2013, qui impose son port visible sur l’uniforme ou le brassard. Le Conseil d’État lui-même a constaté que cette obligation n’avait pas été respectée à plusieurs reprises, notamment lors d’opérations de maintien de l’ordre, et a qualifié ces faits de manquements aux dispositions réglementaires ; le 11 octobre 2023, il a enjoint au ministère de l’Intérieur d’en garantir une meilleure lisibilité, les sept chiffres actuels, hauts de 7,6 mm, étant jugés insuffisamment lisibles. Les conséquences de ce non-respect sont concrètes : à Lille, après le soir du second tour des législatives du 7 juillet 2024, l’enquête de l’IGPN concluait à des violences injustifiées attribuées à des agents de la BAC, la victime ayant subi 30 jours d’ITT, mais l’affaire a été classée sans suite faute d’identification des policiers mis en cause. Comme le rappellent la LDH, l’ACAT, le SAF et le Syndicat de la magistrature, le RIO n’est pas une option mais une garantie démocratique.

Communiqué de presse — Mouvement lycéen à Bordeaux

12 octobre 2026

L’Observatoire girondin des libertés publiques (OGLP) avait missionné six équipes se relayant les vendredi 2, lundi 5, mardi 6, mercredi 7 et jeudi 8 octobre 2026 pour documenter le maintien de l’ordre lors des manifestations lycéennes.

Avant la rédaction finale des rapports, l’Observatoire alerte sur les aspects problématiques constatés. Au-delà du respect réglementaire et professionnel des unités impliquées, il s’inquiète particulièrement de l’intégration de la BAC aux dispositifs, de l’usage disproportionné des grenades lacrymogènes et des entraves aux journalistes.

La BAC au sein du dispositif

L’Observatoire s’inquiète de la présence intégrée des agents de la BAC (Brigade anti-criminalité) au sein des dispositifs. Les observateur·ices constatent qu’un ou plusieurs agents de la BAC sont intégrés dans chaque groupe des sections de CDI (Compagnie départementale d’intervention). Outre le fait que leur tenue soit siglée conformément aux dispositions réglementaires récentes (ce qui n’est pourtant pas toujours le cas sur le terrain), les agents de la BAC observés cette semaine se reconnaissent au fait qu’ils dissimulent fréquemment leur visage à l’aide d’une cagoule1 et qu’aucun RIO2 n’est visible sur leur tenue.

Le port de la cagoule n’est pas autorisé dans le cadre du maintien de l’ordre ; le port du RIO est en revanche obligatoire dès que ces agents participent à une intervention, en sus d’un brassard « Police » orange. Ce comportement empêche l’identification de l’agent, réduisant les chances de réussite de poursuites judiciaires si celui-ci venait à avoir un comportement illégal. Rappelons que de nombreuses plaintes auprès de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) et de l’IGGN (Inspection générale de la gendarmerie nationale) sont classées sans suite par le parquet pour absence d’identification des personnes mises en cause3.

D’autant que les observations permettent de faire état de comportements problématiques et répétés de la BAC.

Mardi 6 octobre — Hôpital Saint-André

En marge de la manifestation, sur les marches de l’hôpital Saint-André, une équipe d’observateur·ices a recueilli trois témoignages distincts et concordants. Sont décrits des comportements violents de plusieurs membres de la BAC en civil, non identifiables. Le mode opératoire décrit toujours deux ou trois policiers, une ou deux personnes isolées dans un endroit peu fréquenté. De l’intimidation jusqu’au plaquage au sol et aux coups, fouille du téléphone, le tout sans aucune explication préalable ni raison apparente.

Mardi 6 octobre, 16 h 29 — Place de la Victoire

Trois véhicules de la BAC s’engagent à plusieurs reprises sur la place piétonne de la Victoire pour y décrire des cercles à vive allure au milieu des manifestant·es pacifiques, créant un mouvement de foule et un début de panique. Ils se retirent un court moment de la place, puis reviennent la traverser à vive allure à deux reprises. Présente sur place au moment des faits, l’équipe d’observation constate que ces véhicules sont banalisés et que rien n’indique de l’extérieur qu’il s’agit d’agents de la BAC.

Jeudi 8 octobre, 18 h 03 — Place de la Victoire

Sur cette même place, ces mêmes véhicules procèdent de façon identique : ils s’engagent à vive allure au milieu de la foule, créant un affolement. L’un des véhicules percute une jeune femme dont les observateur·ices ont pu constater les hématomes. Une autre personne est interpellée brutalement, selon les témoignages4. C’est à ce moment-là seulement que les manifestant·es peuvent en déduire qu’il s’agit de policiers de la BAC. Après l’interpellation, les voitures se retirent sur la chaussée puis reviennent intimider la foule, pourtant toujours calme, en la traversant à vive allure.

Ce comportement dangereux n’a pas d’explication rationnelle compte tenu du contexte.

Le fait même que la BAC participe intégralement au maintien de l’ordre prouve par les faits que le ministère de l’Intérieur considère la manifestation lycéenne comme une activité criminelle nécessitant la présence constante de cette unité spéciale.

La saturation des espaces publics avec des gaz lacrymogènes

De trop nombreux tirs ou lancers de grenades lacrymogènes ont conduit à saturer l’espace public en gaz CS (chlorobenzylidène malononitrile). Rappelons que ce gaz ne se limite pas à l’irritation des voies respiratoires, des yeux et de la peau. À forte concentration, il peut provoquer un bronchospasme, une détresse respiratoire aiguë et, dans les cas graves, une pneumopathie chimique ou un œdème pulmonaire5. Celui-ci peut survenir avec un délai de plusieurs heures, nécessitant une surveillance médicale après une exposition massive. L’Observatoire n’a ainsi pas les moyens de prendre connaissance des conséquences à moyen terme de ces gazages sur les personnes exposées.

L’Observatoire constate lors des derniers événements l’usage massif et indiscriminé de grenades lacrymogènes. Cette pratique sort de l’usage strictement réglementaire et déontologique.

Jeudi 8 octobre — Cours Victor-Hugo et abords de l’école Barbey

Des saturations sont survenues à 15 h 44, 15 h 52 et cours Victor-Hugo à 16 h 02, où les observateur·ices, pourtant protégés des effets du gaz par leur équipement spécial, ont dû interrompre l’observation cinq minutes à cause de fortes douleurs oculaires, de sensations de brûlure cutanée et de difficultés respiratoires6. À 16 h 10, des parents venus chercher leurs enfants et des personnels périscolaires ont été exposés à des gaz lacrymogènes tirés aux abords de l’école Barbey de Bordeaux.

Jeudi 8 octobre, 16 h 23 — Place André-Meunier

Des tirs nourris de grenades lacrymogènes ont couvert le périmètre du parc. Ils ont été interrompus lorsque les forces de l’ordre ont constaté, après une dizaine de minutes, la présence de poussettes, puis l’existence d’une aire de jeux pour enfants à proximité. Les observateur·ices ont assisté aux remontrances adressées aux policiers par un père dont l’enfant en poussette subissait les conséquences du gaz7.

Jeudi 8 octobre, 19 h 05 – 19 h 21 — Place de la Victoire

Une des trois salves de grenades tirées en cloche à l’aide de lanceurs Cougar par une section de CRS a visé la terrasse du bar Le Grizzly, créant un mouvement de panique et précipitant les personnes aveuglées sur la chaussée8. Des palets sont entrés à l’intérieur du bar et ont saturé la cave en lacrymogène, provoquant des malaises chez les personnes présentes. C’est le scénario le plus dangereux, car le gaz ne se dilue pas et les personnes ne peuvent pas s’éloigner de la source9. Les street-medics eux-mêmes ont été gênés dans leur intervention à l’intérieur de l’établissement par la saturation en gaz.

Des sommations pas toujours effectuées

Des deux équipes en observation le 6 octobre, la première n’a pas entendu de sommation avant les tirs de grenades lacrymogènes10. La seconde, proche d’une escouade, n’a pu distinguer ce qui était énoncé dans le porte-voix. Dans tous les cas, les équipes de l’Observatoire n’ont observé aucune sommation conforme aux règles en la matière. Rappelons que si les sommations ne sont pas audibles, les forces de l’ordre disposent de fusées rouges leur permettant d’accompagner les sommations sonores d’un signal visuel. Ces signaux n’ont pas été constatés par les équipes d’observation ce jour-là.

Le jeudi 8 octobre, il y a eu, à la connaissance de l’Observatoire, dix salves de grenades lacrymogènes tirées dans l’après-midi et la soirée. Seules deux fois trois fusées de sommation ont été observées, à 19 h 03 et 19 h 25 sur la place de la Victoire, suivies de quatre salves de grenades lacrymogènes.

Pour les sept autres salves de l’après-midi, il n’y avait, la plupart du temps, pas de violences à l’encontre des forces de l’ordre. De même, des salves ont été tirées alors que les manifestant·es étaient déjà en mouvement : il n’y avait donc pas lieu de tirer des grenades pour les disperser.

Les journalistes et observateurs entravés lors des interventions policières

Le mardi 6 octobre, lors d’une interpellation à 16 h 51, une des équipes a pu observer un agent de la CDI empêcher une journaliste de s’approcher pour prendre des images11. Au-delà de simplement l’en empêcher, cet agent a eu une attitude menaçante à son égard, bombant le torse et se collant à elle pour la faire reculer en lui parlant sur un ton menaçant. La journaliste se contentait, elle, de rappeler son droit à l’information.

Sur les onze interpellations qui ont eu lieu le jeudi 8 octobre à Bordeaux, l’Observatoire a été témoin direct de trois d’entre elles. À 17 h 03, un journaliste qui voulait filmer une interpellation a été repoussé par un coup de bouclier d’un policier cagoulé de la CDI. L’observateur qui filmait une interpellation a lui aussi reçu un coup sur la main visant à faire tomber volontairement son appareil au sol.


Notes

1. Le SNMO (Schéma national du maintien de l’ordre) rappelle que le port de la cagoule est proscrit pour les personnels des unités intervenant en maintien de l’ordre (point 2.7.2). En 2020, le Défenseur des droits a adressé au ministre de l’Intérieur des recommandations sur le maintien de l’ordre et s’est opposé au port de la cagoule pour les policiers en civil. ↩

2. RIO, acronyme de Référentiel des identités et de l’organisation. L’article R. 434-15 du Code de la sécurité intérieure, issu du code de déontologie commun à la police et à la gendarmerie, et l’arrêté du 24 décembre 2013 imposent le port du numéro RIO. De plus, la jurisprudence de la CEDH (Cour européenne des droits de l’Homme) exige que les agents de l’État auteurs de violences puissent être identifiés pour que l’enquête soit effective. L’absence d’identification est donc analysée comme une atteinte possible aux articles 2 et 3 de la Convention. ↩

3. Il n’existe malheureusement pas de statistiques officielles, à la connaissance de l’Observatoire, sur les classements faute d’identification. Il existe en revanche de nombreux cas médiatisés, comme celui d’un adolescent de 15 ans, qui ne participait pas à la manifestation des Gilets jaunes, et qui a eu la mâchoire brisée par un tir de LBD en janvier 2019. La plainte a été classée en raison de l’impossibilité d’identifier le policier tireur. ↩

4. L’équipe d’observation était à distance de l’interpellation au moment des faits et n’en est pas témoin directe. ↩

5. Voir : France Culture — Une étude dénonce les dangers à long terme du gaz lacrymogène ; Manuel MSD — Lésion par inhalation de gaz irritant. ↩

6. Une exposition prolongée ou à forte dose peut provoquer des lésions de la cornée, des brûlures chimiques de la peau (surtout sur peau humide ou par temps chaud) et des dermatites. Les grenades elles-mêmes, qui fonctionnent par combustion, peuvent causer des brûlures ou déclencher des incendies au contact de matériaux inflammables. ↩

7. Les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes et les personnes souffrant de maladies cardiaques supportent moins bien l’exposition. Le stress et l’effort respiratoire peuvent déclencher des troubles du rythme cardiaque ou décompenser une pathologie existante. ↩

8. Le nuage réduit la visibilité, empêche de garder les yeux ouverts et désoriente. Cela augmente les risques de chute, de piétinement, d’accident de circulation, et gêne aussi l’intervention des secours. ↩

9. Plusieurs drames l’illustrent. En Égypte, en 2013, 37 détenus sont morts asphyxiés après un tir de lacrymogène dans un fourgon cellulaire fermé. ↩

10. D’après le Code de la sécurité intérieure (articles R. 211-11 et L. 211-9) et l’instruction du 27 juillet 2017 relative à l’usage et à l’emploi des armes de force intermédiaire dans les services de la police nationale et les unités de la gendarmerie nationale, le tir de grenades lacrymogènes à l’aide de lanceurs (Cougar, Cobra ou autres) se justifie soit :
1) en vue de la dispersion d’un attroupement, après sommations ;
2) en cas de violences ou de voies de fait exercées contre les forces de l’ordre, ou si elles ne peuvent défendre autrement le terrain qu’elles occupent — dans ce cas sans sommations. ↩

11. Le SNMO précise que « la présence des journalistes lors des manifestations revêt une importance primordiale […] Il est donc impératif de protéger le droit d’informer, pilier, comme le respect de l’ordre public, de notre démocratie. À cet égard, la sécurité physique des journalistes doit être garantie. » ↩

Manifestations lycéennes : appel à témoignages

La répression policière qui frappe le mouvement lycéen a franchi un seuil critique. On dénombre déjà des blessures graves, comme une mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône par un tir tendu de lance-grenade, un œil perdu à Tours après un tir de LBD, une main arrachée par l’explosion d’une grenade de désencerclement à Lens. Des mineur·es sont matraqué·es et gazé·es, les interpellations sont massives : 8 000 en moins de quinze jours. La doctrine de maintien de l’ordre initiée par le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, inspirée du « Guide opérationnel des violences urbaines » (Govu), traite les jeunes en ennemis intérieurs. Cette doctrine attise les tensions aux abords des établissements et bafoue les libertés fondamentales garanties par la Constitution, la CEDH et la Convention internationale des droits de l’enfant.

Face à cette situation, les équipes d’observateur·ices de l’OGLP se relaient chaque jour sur le terrain des mobilisations lycéennes et étudiantes. Elles observent et documentent de manière rigoureuse et indépendante les pratiques de maintien de l’ordre : les dispositifs déployés, l’usage des armes, les interpellations, les nasses et les entraves à la liberté de manifester. Ce travail permet de constituer des éléments factuels qui pourront étayer les saisines des autorités de contrôle et nourrir le débat public sur le respect des libertés fondamentales.

Si vous avez été témoin de violences policières contre des manifestant·es, votre témoignage est précieux. Vous pouvez envoyer vos vidéos et photos en priorité à contact@oglp.org, en précisant si possible la date, l’heure et le lieu des faits. Vous pouvez aussi en second lieu contribuer à la constitution d’un rapport national en remplissant le formulaire disponible à cette adresse : https://enquete.ldh-france.org/436892?lang=fr&newtest=Y.

Chaque témoignage compte pour faire la lumière sur ces violences et protéger le droit de la jeunesse à faire entendre sa voix.

Présomption de légitime défense pour les policiers : une pétition citoyenne s’oppose à la PPL n°691

Le 7 juillet 2026, l’Assemblée Nationale se prononcera sur la proposition de loi n°691, portée par le député Eric Pauget (LR), qui vise à instaurer une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions. Un amendement gouvernemental établissant une présomption de légalité des tirs a déjà été adopté en première lecture le 22 janvier 2026. Le texte, examiné en commission des lois, figure désormais à l’ordre du jour de la session extraordinaire. Face à cette échéance, une mobilisation citoyenne s’organise pour demander aux parlementaires de rejeter ce texte.

Les opposants à la proposition avancent quatre motifs principaux. Ils rappellent d’abord un bilan humain lourd : selon le recensement du média Basta! confirmé par l’IGPN, 66 personnes ont été tuées lors d’interventions policières en 2024, dont 27 par arme à feu, un niveau sans précédent depuis 1967. Ils estiment ensuite que le texte contrevient à la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, laquelle impose à l’État de démontrer qu’un recours à la force létale était absolument nécessaire, en transférant cette charge de la preuve sur les victimes. Les signataires soulignent également une possible rupture du principe constitutionnel d’égalité devant la loi, aucun autre justiciable ne bénéficiant d’une telle présomption, ainsi qu’un risque de paralysie des enquêtes judiciaires. Cette analyse est partagée par plusieurs organisations professionnelles, dont le Syndicat de la Magistrature, le Syndicat des Avocats de France et la CGT-Intérieur.

Pour porter cette contestation, une pétition citoyenne a été mise en ligne sur la plateforme officielle de l’Assemblée Nationale. Elle demande aux députés de voter contre la PPL n°691, d’exiger que le gouvernement soumette le texte au Conseil d’État pour avis avant le vote, et de soutenir une demande d’avis adressée au Défenseur des droits sur la constitutionnalité et l’impact potentiellement discriminatoire du dispositif. La pétition est accessible à l’adresse suivante : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-6334

Police et population en France : les enseignements et les angles morts d’une enquête officielle

Des citoyens notent la police dans un contexte naïf (illustration)

Un rapport du SSMSI, service statistique rattaché au ministère de l’Intérieur, analyse les interactions entre la population française et les forces de sécurité intérieure à partir de l’enquête VRS 2022 (téléchargeable en fin d’article). Entre juin 2021 et mai 2022, environ un tiers de la population majeure a eu au moins un contact avec ces forces, principalement sous forme de contrôles routiers, d’appels non urgents ou de dépôts de plainte. La satisfaction globale est présentée comme élevée : plus des trois quarts des usagers jugent les échanges de qualité et les conditions d’accueil satisfaisantes. Mais ces résultats doivent être lus avec prudence, car ils émanent d’un service dont la tutelle institutionnelle est précisément le ministère qui supervise les forces évaluées. Cette proximité structurelle ne disqualifie pas le travail, méthodologiquement sérieux, mais elle pèse sur le cadrage des questions posées et sur l’angle d’analyse retenu (un rapport du Défenseur des droits, par exemple, aurait vraisemblablement abordé les mêmes données sous un jour sensiblement différent).

L’opinion générale de la population envers la police et la gendarmerie est présentée comme majoritairement positive (62 % d’image favorable, 72 % les jugent efficaces) mais le rapport révèle en creux des fractures sociales et générationnelles profondes. Les 18-29 ans, les habitants des Quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) et les descendants d’immigrés expriment des niveaux de confiance nettement plus faibles, et les comportements problématiques déclarés atteignent 8,3 % chez les descendants d’immigrés contre 4,4 % chez les personnes s’estimant sans lien à la migration. Ces chiffres, pourtant significatifs, sont traités comme des variables de ventilation secondaires plutôt que comme le cœur analytique du rapport. Plus fondamentalement, le rapport mesure la satisfaction des usagers et leur perception de la déontologie, ce qui est très différent d’une évaluation objective des pratiques. Sur les questions de maintien de l’ordre et de manifestations, les données sont quasi inexistantes : ces contacts représentent moins de 1 % des interactions recensées et passent pratiquement sous le seuil de diffusion statistique, rendant invisible toute une dimension pourtant centrale du débat public sur les libertés.

La définition retenue des « comportements problématiques » constitue sans doute la faille conceptuelle la plus sérieuse du rapport. La figure 7 et la section afférente limitent les mauvais traitements à une liste de comportements interpersonnels (insultes, menaces, mépris, humiliations, violences physiques) qui mesurent la qualité relationnelle de l’interaction, non sa légitimité juridique. Cette définition exclut de facto des atteintes potentielles aux libertés publiques pourtant fondamentales : un contrôle d’identité discriminatoire mais courtois, une interpellation arbitraire conduite sans violence, ou une rétention injustifiée ne seraient pas comptabilisés comme problématiques. Il y a donc un glissement conceptuel majeur : le rapport évalue comment les forces de sécurité traitent les gens, pas si elles sont fondées à les traiter de cette façon. Ce choix de définition, qui n’est pas neutre, tend mécaniquement à produire des taux de comportements problématiques faibles (ce fameux 5 % mis en avant dans la synthèse) susceptibles d’être mobilisés pour conclure à une relation globalement apaisée, sans que la question de l’arbitraire institutionnel soit jamais réellement posée.

Sur le plan méthodologique enfin, le rapport présente des garanties sérieuses (échantillon de 13 000 questionnaires exploitables, tirage aléatoire par l’Insee dans le répertoire Fidéli) mais aussi des limites que les auteurs reconnaissent eux-mêmes, parfois discrètement. Le choix de n’exploiter que les réponses collectées par internet, justifié par des effets de mode sur les questions d’opinion, introduit un biais sociologique potentiellement significatif en surreprésentant les catégories plus diplômées et connectées. Le panel exclu les sans-abri, les personnes en foyer ou en détention, populations pourtant parmi les plus exposées aux interactions contraintes avec les forces de l’ordre. La composition sociologique détaillée de l’échantillon effectivement exploité n’est pas présentée. Et surtout, le rapport reconnaît que le calcul d’intervalles de confiance robustes pour une enquête en deux phases n’est pas finalisé, ce qui signifie que des résultats présentés avec une précision apparente (au dixième de pourcentage parfois) ne sont en réalité que des statistiques descriptives dont la marge d’erreur reste indéterminée. C’est une honnêteté intellectuelle appréciable, mais qui relativise considérablement la portée des conclusions chiffrées sur lesquelles s’appuie l’ensemble du rapport.

Source :

https://mobile.interieur.gouv.fr/content/download/139696/1101982/file/Rapport%20d%E2%80%99enque%CC%82te%20the%CC%81matique%202022%20V%C3%A9cu%20et%20ressenti%20en%20mati%C3%A8re%20de%20s%C3%A9curit%C3%A9.pdf

Rapport 2024 sur le maintien de l’ordre et les libertés publiques à Bordeaux et en Gironde

L’année 2024 marque une évolution contrastée du maintien de l’ordre en Gironde. L’Observatoire girondin des libertés publiques a conduit huit missions d’observation qui témoignent globalement d’un retour à un encadrement plus classique, sans répression disproportionnée généralisée. La présentation systématique des équipes d’observation auprès du commandement s’est déroulée de manière satisfaisante, et le dispositif des Équipes de liaison et d’information (ELI), bien que trop rarement activé, s’est révélé bénéfique pour améliorer les échanges avec les organisateur·ices des événements. Cette apparente normalisation doit néanmoins être nuancée par plusieurs incidents significatifs qui révèlent la persistance de pratiques problématiques.

Les intimidations à l’encontre des équipes d’observation et des manifestants se sont multipliées tout au long de l’année : photographies insistantes, aveuglement volontaire par lampe torche, provocations verbales, dissimulation de l’identité des agents par le recours aux véhicules banalisés et au port de cagoules. Ces pratiques d’intimidation peuvent s’accompagner d’incidents hors du regard des équipes d’observation : s’agit-il d’une volonté délibérée d’échapper au regard tant des observatoires que de la justice ?


Les numéros RIO restent dramatiquement peu visibles malgré l’injonction du Conseil d’État d’octobre 2023, avec parfois aucun agent identifiable sur des groupes de dix policiers Le rassemblement « Freinage d’urgence » à Lerm-et-Musset du 11 au 13 octobre constitue le point d’orgue des préoccupations de l’année 2024. Ce simple campement sur un terrain privé a fait l’objet d’un déploiement de forces massif avec fouilles systématiques, survol nocturne par hélicoptère en pleine nuit, et une communication préfectorale délibérément trompeuse amalgamant des saisies effectuées sur 5900 contrôles (dont 84% sans lien avec la manifestation) à un prétendu arsenal des manifestants. Ce dispositif d’intimidation, comparable à celui déployé à Saïx en début d’année, ne révèle-t-il pas finalement une politique gouvernementale inquiétante de criminalisation et de découragement systématique des mouvements écologistes, constituant une atteinte sérieuse à la liberté d’expression et de réunion ?

La reconnaissance faciale dans la poche des policiers français

Image illustrative d'un policier utilisant son téléphone

Depuis 2022, tous les policiers et gendarmes français disposent sur leur téléphone professionnel — le « NEO » — d’un logiciel de reconnaissance faciale connecté au TAJ, le fichier d’antécédents judiciaires qui contient les données personnelles et les photos de près de 17 millions de personnes mises en cause, ainsi que 48 millions de victimes. Une enquête de Disclose révèle que cet outil est régulièrement utilisé lors de simples contrôles d’identité dans la rue : il suffit de photographier un individu pour obtenir en quelques secondes son nom, son adresse, ses antécédents, voire son appartenance politique ou religieuse. Des témoignages recueillis à Marseille, Paris et Lyon documentent ces pratiques entre 2021 et 2025.

Or cette utilisation est totalement illégale. Le code de procédure pénale réserve la consultation du TAJ à des agents « individuellement désignés et spécialement habilités », dans le cadre strict d’une enquête judiciaire — et non lors de contrôles en temps réel sur la voie publique. Une instruction interne du ministère de l’Intérieur datée de février 2022 le rappelle explicitement. Pourtant, d’après le rapport d’activité de l’IGPN pour 2023, le fichier est « très fréquemment utilisé sur la voie publique lors des contrôles d’identité », et le nombre de consultations a plus que doublé en cinq ans, atteignant près d’un million en 2024.

Face à ces dérives, le ministère de l’Intérieur n’a pas souhaité répondre aux questions de Disclose. Des juristes et défenseurs des libertés numériques alertent sur un glissement vers un « État de surveillance de masse », rappelant que l’histoire montre comment des fichiers policiers, détournés de leur usage initial, peuvent rapidement devenir des instruments de répression. Ce n’est pas la première fois que Disclose met en lumière un usage illégal de la reconnaissance faciale par les forces de l’ordre françaises : en 2023, ses révélations sur le logiciel Briefcam avaient contraint le ministère à désactiver l’outil.

Source : https://disclose.ngo/fr/article/la-reconnaissance-faciale-deployee-a-grande-echelle-sur-les-telephones-des-forces-de-lordre

Quand nos papiers d’identité deviennent des outils de surveillance

La Quadrature du Net révèle un scandale prévisible mais non moins inquiétant : le fichier TES (Titres Électroniques Sécurisés), censé faciliter la délivrance des cartes d’identité et passeports, serait détourné par la police pour identifier des personnes dans le cadre d’enquêtes judiciaires. Créé en 2005 puis considérablement élargi en 2016 pour inclure les données biométriques de quasiment toute la population française, ce fichier centralisé contient désormais les photographies et empreintes digitales de millions de citoyens. Or, son utilisation à des fins d’identification avait été explicitement interdite par le Conseil constitutionnel en 2012, qui jugeait une telle pratique trop attentatoire aux libertés fondamentales.

Le stratagème employé par le ministère de l’Intérieur repose sur un contournement juridique aussi simple qu’abusif : puisque les policiers ne peuvent accéder directement au fichier TES, ils adressent des réquisitions judiciaires aux agents des CERT (Centres d’expertise et de ressources titres) et de l’ANTS (Agence nationale des titres électroniques) qui, eux, y ont légalement accès. Ces administrations répondent sans questionnement, transmettant photos, empreintes digitales et documents annexes. La Quadrature du Net a pu documenter des cas concrets où ces données, récupérées illégalement, ont servi à identifier des personnes suspectées, notamment par comparaison de photographies issues du TES avec des images de vidéosurveillance.

Cette affaire illustre l’impuissance du droit face aux appétits de surveillance de l’État. Malgré les mises en garde répétées de la CNIL, du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel, la pratique policière s’est installée dans le mépris total du cadre légal. Pire encore, la loi LOPMI de 2023 a facilité ces dérives en assouplissant le régime des réquisitions. Ce détournement du fichier TES s’inscrit dans une dynamique plus large de fichage généralisé de la population, avec plus d’une centaine de fichiers de police aux périmètres toujours plus étendus. La Quadrature du Net rappelle cette vérité historique : si les fichiers centralisés ne créent pas les régimes autoritaires, tout régime autoritaire s’appuie sur le fichage de sa population.

Source : https://www.laquadrature.net/2025/11/24/la-police-detourne-le-fichier-des-passeports-et-des-cartes-didentite/

Le nouveau rapport de l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains constate une démocratie française en décrochage.

Image extraite du rapport de la FIDH et de la LDH

Ce rapport, publié sous l’égide de la FIDH et de la LDH, documente une dégradation alarmante des libertés publiques en France, marquée par une répression croissante des mouvements sociaux, des associations et des manifestants. Depuis 2017, l’État a durci son arsenal législatif (loi « séparatisme », loi « anticasseurs », contrat d’engagement républicain) et multiplié les dissolutions administratives d’associations, souvent sur des motifs flous ou politiques. Les autorités ciblent particulièrement les défenseurs des droits humains, les écologistes et les collectifs solidaires des exilés, les accusant de menacer l’ordre public ou les « valeurs républicaines ».

Les pratiques policières, de plus en plus militarisées, illustrent cette dérive : usage excessif de la force (LBD, grenades, nasses), interpellations massives et arbitraires, et impunité quasi systématique pour les violences commises par les forces de l’ordre. Les manifestations, même pacifiques, sont souvent interdites ou réprimées sous prétexte de risques pour l’ordre public, tandis que les contre-pouvoirs (observateurs indépendants, médias critiques) sont entravés. Les exemples des mobilisations contre les méga-bassines ou la réforme des retraites révèlent une stratégie de criminalisation des contestataires, avec des procédures judiciaires abusives et des gardes à vue traumatisantes.

Le rapport souligne aussi le rôle des discours stigmatisants tenus par des responsables politiques et certains médias, qui légitiment cette répression. Des figures comme Gérald Darmanin ou Bruno Retailleau ont publiquement attaqué des associations comme la LDH ou la Cimade, les accusant de complicité avec des « ennemis de la République ». Ces attaques s’accompagnent de menaces de retrait de subventions, de campagnes de diffamation et d’une instrumentalisation des financements publics pour museler les voix critiques. Les acteurs non étatiques (extrême droite, syndicats agricoles) participent à cette dynamique, avec des agressions physiques et des intimidations envers les militant·es, souvent en toute impunité.

Les restrictions financières aggravent la précarisation du secteur associatif. Le « contrat d’engagement républicain », imposé pour l’obtention de subventions, sert d’outil de contrôle idéologique, tandis que des dispositifs comme la cellule Demeter (ciblant les écologistes) ou les procédures-bâillons (pour épuiser les opposants) renforcent l’effet dissuasif. Les associations dénoncent un climat d’auto-censure et une réduction drastique des espaces de dialogue avec les pouvoirs publics, au mépris des normes internationales sur les libertés d’association et de réunion pacifique.

En conclusion, le rapport alerte sur une « dérive illibérale » en France, où l’État utilise les outils démocratiques (lois, justice, financements) pour étouffer la contestation. Les recommandations appellent à un retour au respect des droits fondamentaux, à la fin des dissolutions abusives, à une réforme des pratiques policières et à la protection effective des lanceurs d’alerte et des défenseurs des droits. Sans changement, ce rétrécissement de l’espace civique menace les fondements mêmes de la démocratie française.

Accès au rapport

https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2025/09/20250917_FIDH_Rapport-OBS-FRANCE_FR-WEBdef.pdf

Mobilisations des 10 septembre, 18 septembre et 2 octobre 2025 : partout en France, des contestations étouffées et réprimées par les autorités

Les mobilisations des 10 septembre, 18 septembre et 2 octobre 2025 ont été l’occasion d’une forte répression partout en France. Les observatoires des libertés et des pratiques policières d’Angers, de Bordeaux, de Lille, de Paris, de Rennes et de Toulouse, notamment, ont pu documenter des atteintes à la liberté d’expression sur l’ensemble du territoire.

Ces mobilisations ont tout d’abord donné lieu à de nombreux arrêtés préfectoraux liberticides. Ainsi, dans de nombreuses villes, ont été adoptés des arrêtés interdisant le port d’objets pouvant constituer une arme. Ces arrêtés sont particulièrement problématiques dans la mesure où de très nombreux objets du quotidien sont susceptibles de constituer des armes par destination, au sens de l’article 132-75 du Code pénal. Toutefois, c’est uniquement a posteriori que la qualité d’arme peut être retenue et en aucun cas avant que ledit objet ait été utilisé. En outre, plusieurs préfectures ont pris des arrêtés d’interdiction des manifestations en centre-ville, ainsi que des arrêtés de déploiement de drones. Autant de textes qui, en amont des mobilisations, peuvent dissuader les citoyens d’exercer leur liberté d’expression.

Par ailleurs, les mobilisations ont été l’occasion d’un usage massif de gaz lacrymogènes, sans respecter les exigences réglementaires de nécessité et de proportionnalité. Dans plusieurs villes, les gaz lacrymogènes ont été employés de façon massive, parfois sans qu’aucun trouble à l’ordre public ne le justifie, provoquant dans certains cas des mouvements de foule dangereux pour la sécurité des personnes. Dans certaines villes, des manifestants ont également été blessés par des palets de grenades lacrymogènes.

Les observatoires ont par ailleurs observé partout en France des interventions policières et des interpellations violentes, non nécessaires et disproportionnées. A cet égard, les observateur.ices ont relevé dans de nombreuses villes des verbalisations, des contrôles d’identité et des interpellations injustifiés. Certains rassemblements, comme à Bordeaux, ont par ailleurs été dispersés de manière brutale, non nécessaire et disproportionnée. Dans les cortèges, on a pu observer plusieurs charges violentes, et parfois sans sommations.

Enfin, lors de ces trois journées de mobilisation, les observateur.ices présent.es ont été régulièrement entravé.es dans leurs missions d’observation par les forces de l’ordre. A titre d’exemples, les forces de l’ordre ont braqué des lampes torche sur les observateur.ices pour entraver la prise d’images, ou se sont servi de leurs boucliers pour empêcher la visualisation de fouilles et contrôles d’identité. De plus, les entraves ont pu prendre la forme de barrages filtrants impossibles à franchir pour les observateur.ices, ou de contrôles d’identité ciblés, au seul prétexte qu’ils et elles avaient filmé les forces de l’ordre, comme l’ont parfois expressément indiqué les agents. Par ailleurs, des consignes ont quelquefois été données aux forces de l’ordre de ne pas laisser passer les observateur.ices de la LDH dans certains périmètres. Enfin, le 2 octobre, les observateur.ices de Toulouse ont été ciblé.es et frappé.es à coups de matraques lors des charges des forces de l’ordre.

Les observations effectuées par les observatoires des pratiques policières le 10 septembre, le 18 septembre et le 2 octobre rendent compte des pratiques des autorités devenues habituelles lors des mobilisations citoyennes : des arrêtés préfectoraux liberticides, un emploi de la force disproportionné, dangereux et non réglementaire, et des entraves aux missions d’observation.